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15 août 2017 2 15 /08 /août /2017 14:34

Laurent De Ruyt, chef de mission de l'ONG Première urgence internationale, relativise la gravité de la sécheresse de cet été mais alerte sur les problèmes de nutrition et de santé.

Fin juillet, l’organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) tirait la sonnette d’alarme sur la sécheresse en Corée du Nord, qui pourrait s’avérer «la pire depuis 2001».

Laurent De Ruyt est chef de mission de l’ONG française Première urgence internationale. Joint par téléphone à Pyongyang (1), il relativise la gravité de l’épisode climatique mais alerte sur les besoins criants de la population, première victime des retards de développement du pays. Quelle est l’ampleur de la sécheresse en Corée du Nord ?

La sécheresse est importante, mais je ne pense pas que ce soit la pire des quinze dernières années comme on peut le lire. Il est encore tôt pour le savoir, car les récoltes de riz ont lieu entre septembre et octobre, et cela ne sert à rien de dramatiser.

Ce qui est sûr, c’est que depuis avril, les pluies sont très inférieures à la moyenne annuelle et qu’on en voit déjà les conséquences sur les cultures printanières comme la pomme de terre, l’orge et le blé, qui servent à nourrir les gens dans les périodes de soudure entre les récoltes de riz.

En juillet, le gouvernement nord-coréen nous a alertés sur les risques de réduction des récoltes. Les ONG comme les Nations unies ont fait la même analyse.

Dans les cinq «fermes» [division administrative correspondant plus ou moins à une commune, ndlr] de la province de Hwanghae où l’on intervient, les paysans n’arrivaient pas, en effet, à obtenir assez d’eau pour irriguer leurs champs, et on a dû acheter des pompes.

Le gouvernement estime que 50 000 hectares sont affectés par cette sécheresse, soit environ 4% de la zone cultivable.

Cela paraît peu, mais dans un pays qui a beaucoup de mal à nourrir sa population, le moindre incident a des impacts sur la nutrition.

La Corée du Nord semble souvent affectée par la sécheresse.

Pour quelles raisons ?

C’est un problème récurrent dû tant aux aléas climatiques qu’aux problèmes structurels du pays, comme un système d’irrigation insuffisant et des techniques pas toujours adaptées.

Le choix des cultures, très organisé et très dirigé par les autorités, n’est pas non plus toujours pertinent.

Les discussions avec les paysans font état d’une augmentation des aléas climatiques, comme les inondations de l’an passé, mais en l’absence de statistiques fiables sur le long terme, il est difficile de juger l’impact du changement climatique.

Quelles sont les conditions de vie de la population ? Elles sont loin d’être idéales. Il y a énormément de besoins, notamment du point de vue de l’eau, de l’hygiène, de l’assainissement, de la nutrition et de la santé.

L’objectif d’autosuffisance n’est pas atteint.

En théorie, 70% des habitants dépendent du système de distribution publique d’alimentation, qui vise à fournir 573 grammes de nourriture par personne et par jour.

Malheureusement, on en est loin, car on tourne plutôt à 400 grammes par jour, et ça a été réduit en juillet à 300 grammes, ce qui est assez courant pendant la période de soudure.

Cela fait très peu et les aliments ne sont pas assez variés.

Les gens trouvent parfois d’autres moyens de se procurer de la nourriture, par exemple en cultivant leurs propres petites parcelles.

Il y a une certaine ouverture là-dessus, mais ça reste très discret.

Par ailleurs, le système de santé est extrêmement faible. Il y a des gens très motivés mais ils n’ont ni les équipements ni les médicaments de base pour travailler.

Certaines infrastructures sont vieilles et endommagées.

L’importation des médicaments est devenue très difficile à cause des sanctions internationales.

Elles ne visent pas les médicaments, mais les produits qui peuvent être utilisés dans les deux sens.

Par exemple, des machines à scanner ont été bloquées, car elles pouvaient apparaître comme suspectes. Surtout, il y a un vrai problème de formation et de connaissances techniques.

Les professeurs d’université sont fermés sur le monde, ils n’ont pas accès à Internet, aux séminaires, aux publications et donc aux connaissances modernes.

Même s’il existe un Intranet local avec des articles nord-coréens, russes ou chinois, obtenir de l’information reste très difficile.

Quels sont vos objectifs, avec Première urgence internationale, en Corée du Nord ?

C’est une petite mission avec trois expatriés et sept employés locaux, qui travaille sur la sécurité alimentaire, la nutrition et la santé, principalement avec des fonds de l’Union européenne, de quelques centaines de milliers d’euros.

Les six ONG étrangères habilitées à travailler dans le pays sont regroupées sous le nom EUPS (European Union Program Support), même si l’Union européenne n’a pas vraiment de présence officielle en Corée du Nord.

Nous sommes présents depuis 2002, mais nous n’avons pas le droit d’utiliser notre nom, et nous sommes donc «EUPS Unit 1».

Nous réhabilitons des hôpitaux et construisons des cliniques, mais notre projet principal en ce moment est la construction de chèvreries.

L’objectif est de fournir du yaourt de soja et de chèvre, un aliment très nutritif, à 3 400 enfants dans les garderies et les écoles.

Notre partenaire est l’unité d’élevage du secteur. Il n’y a jamais aucun transfert d’argent, nous descendons sur le terrain une semaine sur deux, avec des demandes d’autorisation spécifiques s’il le faut, achetons nous-mêmes le matériel, et suivons de très près toutes les étapes.

Nous avons aussi un programme de formation destiné aux professeurs d’agriculture et d’élevage.

Le but est de n’avoir que des actions durables et pertinentes.

Même s’il est plus facile de travailler en Corée du Nord qu’il y a dix ans, tout n’est pas parfait, et les accès sur le terrain restent difficiles.

Nous sommes bien conscients de la complexité de la situation, mais notre but est de faire en sorte que les enfants soient mieux nourris et en meilleure santé.

Si on ne devait faire de l’humanitaire que là où il y a une bonne gouvernance, on n’irait pas dans beaucoup de pays.

 

(1) La conversation étant susceptible d’être écoutée par les services nord-coréens, les aspects politiques de la situation n’ont pas été abordés.

Première Urgence Internationale ONG Française est en Corée du Nord. Ambiance vue de Piong Yang. Laurent De Ruyt, chef de mission de l'ONG .

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Published by Jean-Pierre LABLANCHY - CHRONIMED - dans Nutrition
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