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15 janvier 2012 7 15 /01 /janvier /2012 08:26
En février dernier était publié un essai randomisé, en double aveugle contre placebo. Réalisée entre novembre 2009 et avril 2010 par K Matsumoto et coll., l'étude consistait à distribuer des extraits de thé vert (capsules de catéchine 378 mg/j et théanine 210 mg/j) à des travailleurs de santé japonais et à comparer l'incidence de la grippe clinique par rapport à un groupe témoin. Les résultats semblaient assez éloquents puisque, pour respectivement 97 et 98 personnes dans chaque groupe, on comptait 4 atteintes, soit 4,1 % dans le premier, versus 13 (13,1 %) pour les témoins. L'incidence des épisodes biologiquement confirmés apparaissait également plus basse chez les « traités » (1 participant contre 5), bien que la différence n'atteigne pas le seuil de significativité (sans doute à cause d'un échantillon trop petit). Et les auteurs de conclure que pour certains groupes d'individus, le thé vert pourrait être considéré comme une prophylaxie efficace de la grippe... Reconnaissons- le : cette étude n'est pas vraiment originale et l'hypothèse que le thé vert pourrait aider à prévenir la grippe a été formulée depuis longtemps, sans cependant avoir été définitivement validée sur le terrain par un essai à la méthodologie statistiquement irréprochable. Ce n'est pas encore le cas aujourd'hui, mais force est de reconnaître que les travaux qui s'additionnent (au moins ceux qui sont publiés...) vont dans le même sens. Une autre preuve vient d'en être apportée par une étude observationnelle japonaise relevant les consommations de thé vert chez des écoliers de la région de Kikugawa, située en zone de culture du thé, en pleine période d'épidémie grippale. Des questionnaires, envoyés à 2 663 écoliers et complétés par 2 050 d'entre eux, ont permis de relever les survenues de grippe (confirmées ensuite par des tests antigéniques) et les consommations de thé, pour in fine définir des groupes de risque correspondants. Les Odds Ratio ajustés pour la grippe sont apparus inverses à la consommation d'une à moins de 3 tasses de 200 ml/ j et de 3-5 tasses/j quand comparés à celle de moins d'une tasse (0,62 ; intervalle de confiance à 95 % IC 95 % = 0,41-0,95 ; p = 0,03 et 0,54 ; IC 95 % = 0,30-0,94 ; p = 0,03]). Au-delà de 5 tasses par jour, il n'y avait plus de bénéfice supplémentaire. Et les auteurs de conclure que la consommation de 1 à 5 tasses de thé vert/j pourrait prévenir l'infection grippale. Alors, thé vert ou vaccin pour éviter la grippe ? Notons d'abord que les deux ne sont sans doute pas incompatibles et que certains des personnels de santé de l'étude de Matsumoto, recrutés en unités de gériatrie, avaient été vaccinés et que les auteurs avaient vérifié que cet item n'interférait pas dans leurs résultats. Le thé vert pourrait donc, à lui seul, être vraiment efficace. Les responsables de la santé publique auront-ils le courage, lors d'une prochaine épidémie, d'apparaître sur nos écrans ou dans nos journaux pour en recommander quelques tasses ? 13/01/12 (JIM) Dr Jack Breuil
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15 janvier 2012 7 15 /01 /janvier /2012 08:16
Autistic Kids Possess A Bacteria in Their Gut Different From Non-Autistic Counterparts Autistic kids harbor a form of bacteria in their guts that is not found in those without autism, a new study suggests. The study to be published in mBio journal was carried out by Columbia University research team that included Brent Williams and colleagues. The research team pointed out that the microorganism communities found in autistic kids’ guts are completely different from those found in non-autistic kids. But whether these differences have anything to do with vulnerability to autism is still unclear. The bacteria that fall under Sutterella group represented a huge population of microorganisms found in 12 of 23 samples of tissues taken from autistic kids’ guts, but these microorganisms were not found in non-autistic kids’ samples. The reason behind this is unknown. Jorge Benach from Stony Brook University who reviewed the study explains, “Suterella has been tied to gastrointestinal problems but it is still unclear whether it’s a pathogen or not.” According to Benach, the study was exclusively strong because tissue samples were taken from patients’ guts. “Stool samples were primly used in most work that linked the gut microbiome to autism,” says Benach, but the stool samples do not precisely represent actual microbes around the intestinal wall. The Benach believes that despite being statistically powerful the study is just an observation that has to be thoroughly followed to determine the role of Sutterella in causing problems in the gut. POSTED BY ADMIN ON MONDAY, JANUARY 9, 2012 AT 5:22 AM FILED UNDER MENTAL HEALTH · TAGGED Specific gut bacterium found in autistic children, shows study Scientists have found that gastrointestinal problems commonly occur in childrensuffering from autism. As an important investigation on this front, professionals from the Columbia University have put forth that high proportions of abacteriumcalled Sutterella in the gut could be the reason behind gastrointestinal troubles observed in autistic children. As part of the trial, 23 autistic children and 9 normal kids were inspected. After examining the subjects’ intestinal biopsies, the team also accessed Sutterella-specific molecular assays for precise identification of the bacterium. “These findings shine a light on a bacterium about which we know very little, in a disorder for which we have few answers. There is much work to be done toward understanding the role Sutterella plays in autism, the microbiota, infections, and inflammation,” commented Brent Williams, PhD, the lead author on the study. The outcomes showed that more than half of the children suffering from autism and gastrointestinal problems seemingly carried Sutterella in their intestinal biopsies. On the other hand, normal children with gastrointestinal problems did not seem to possess Sutterella in theirintestines. Notably, greater proportions of Sutterella were present in the intestinal tissue of autistic children. However, the team is not yet clear whether the bacterium could be considered a humanpathogen. Also, the primary reason for this association between gastrointestinal conditions and autism is not known by scientists presently. The study is published in the journal, mBio. Application of Novel PCR-Based Methods for Detection, Quantitation, and Phylogenetic Characterization of Sutterella Species in Intestinal Biopsy Samples from Children with Autism and Gastrointestinal Disturbances 1. Brent L. Williams, 2. Mady Hornig, 3. Tanmay Parekh, and 4. W. Ian Lipkin +Author Affiliations 1. Center for Infection and Immunity, Mailman School of Public Health, Columbia University, New York, New York, USA 1. Address correspondence to Brent L. Williams, bw2101@columbia.edu. 1. Editor Christine Biron, Brown University
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12 janvier 2012 4 12 /01 /janvier /2012 08:15
L’histoire a suffisamment marqué les esprits pour qu’on s’en souvienne encore. Début septembre 2011 les autorités de santé locales étaient averties par un praticien hospitalier de 5 cas de botulisme survenus lors d’un repas familial dans le Vaucluse. Les 5 personnes, qui présentaient les signes classiques d’intoxication botulinique, avaient été hospitalisées à la suite de l’apparition dans les 24-36 heures de signes gastro-intestinaux puis d’une paralysie descendante et d’une quadriplégie, et avaient dues être intubées et ventilées. Deux jours après cet épisode initial, 3 autres cas étaient signalés dans la Somme. Plus jeunes, les patients étaient hospitalisés avec des tableaux cliniques et une évolution très similaires aux précédents, requérant les mêmes soins dont des antitoxines trivalents au cours d’une hospitalisation qui devait durer de 34 à 58 jours. Une investigation serrée de ces épidémies devait être menée, dont on connaît les résultats : une tapenade artisanale, de la pâte d’olives vertes contaminée à la toxine botulinique de type A suite à des techniques de stérilisation inadéquates d’un producteur local… Une double épidémie remarquable et remarquée, qui rappelle à ceux qui l’auraient oublié qu’il y a du botulisme en France. Une mise au point, proposée par l’International Society for Infectious Diseases à partir des données Gideon, en précise les caractéristiques épidémiologiques. Le nombre des épisodes déclarés est relativement stable depuis une trentaine d’années, les taux annuels variant de 0,01 à 0,04 pour 10 000, très similaires à nos voisins. Cinquante et un décès ont été rapportés entre 1956 et 2002, un par an entre 2004 et 2008, 2 en 2009. Les aliments les plus concernés sont ceux à base de jambon, qui ont toujours compté pour plus de la moitié des cas. Cependant, mis à part deux cas associés à de la cocaïne inhalée, les supports alimentaires rapportés dans des publications d’origine française sont assez variés : fromages, conserves d’asperges artisanales, saucisses halal, poulet enchiladas industriel, poisson blanc fumé canadien acheté en Finlande, plats cuisinés artisanaux de porc aux flageolets. Les toxines isolées, enfin, sont de 3 types, A, B et E, la seconde semblant assez largement prédominante. La tapenade incriminée cet automne fut, on s’en doute, activement recherchée et éliminée de la circulation. Imagine-t-on, cependant, les efforts qu’il fallut déployer (avec raison en l’occurrence) au nom du désormais célèbre principe de précaution ? Des alertes furent émises dans toutes l’Europe et de nombreux réseaux mis à contribution : Early Warning and Response System (EWRS), Epidemic Intelligence Information System (EPIS) de l’European Center for Disease Control, International Food Safety Authorities Network (INFOSAN) de l’OMS, Food and Agriculture Organization des Nations Unies, European Union’s Rapid Alert System for Food and Feed (RASFF). En décembre dernier, aucun nouveau cas de botulisme n’avait été détecté en France et en Europe. Dr Jack Breuil Pingeon JM et coll. : Two outbreaks of botulism associated with consumption of green olive paste, France, September 2011. Euro Surveill. 2011; 16:pii=20035. Available online : http://www.eurosurveillance.org/ViewArticle.aspx?Articled=20035
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8 janvier 2012 7 08 /01 /janvier /2012 20:21
Une astuce lumineuse


Il flotte comme un parfum de voyeurisme dans les laboratoires de l'Inserm. L'équipe « Génétique moléculaire, évolutive et médicale » de Miroslav Radman vient en effet de mettre au point une technique* permettant de visualiser, en direct, le « coït » des bactéries, ou du moins l'acte qui, dans le monde bactérien, s'en rapproche le plus : la conjugaison.


Une astuce lumineuse permet de suivre, en direct, le transfert d'ADN entre bactéries

Par ce mécanisme, une bactérie, dite donneuse, transmet une partie de ses gènes à une bactérie voisine, dite receveuse. Le fragment d'ADN emprunte alors un canal microscopique formé pour l'occasion – le pilus – et se retrouve intégré au génome de la bactérie receveuse.

« Ce mécanisme microbien permet de hâter l'évolution génétique des bactéries, insiste Ana Babic, qui vient de terminer sa thèse à l'Inserm. Sans la conjugaison, l'ADN bactérien évoluerait très lentement, par le seul jeu des mutations génétiques ». Découvert en 1946, ce phénomène restait toutefois assez ésotérique puisque personne n'était parvenu à l'observer.

Alors, comment les chercheurs de l'Inserm s'y sont-ils pris pour visualiser la conjugaison bactérienne ? « En fait, nous avons créé deux populations distinctes de bactéries, des rouges et des vertes, en leur ajoutant des gènes codant pour des protéines fluorescentes, rouge ou verte », explique Ana Babic.

Outre sa couleur, la protéine verte présente un autre intérêt, celui de se lier très facilement aux méthyles (CH3), ces molécules qui recouvrent l'ADN. « Nous avons donc retiré tous les groupements méthyles de l'ADN des bactéries vertes.» Pourquoi ? Pour libérer les protéines vertes. Parce qu'ainsi, si un fragment d'ADN issu d'une bactérie rouge s'introduit dans une bactérie verte, toutes les protéines vertes se fixent sur ses groupements méthyles et l'ADN entrant devient vert fluo. Et voilà comment il devient possible de suivre en temps réel la conjugaison bactérienne ! (* Source : Science, le 14 mars 2008).

De près comme de loin, de nouvelles données

Pourquoi s'intéresse-t-on à la conjugaison bactérienne ? Réponse d'Ana Babic

Grâce à ce nouveau procédé, l'équipe a montré* que, lors d'une conjugaison bactérienne, 97% de l'ADN transféré était intégré – sans dégradation – au génome de la bactérie receveuse. Jusque là, on estimait que ce taux n'excédait pas les 20 %.

Autre découverte : la conjugaison bactérienne peut se faire à « très grande distance » :
12 micromètres au moins, soit dix fois la taille d'une bactérie.

Enfin, le fragment transféré restant fluorescent, y compris après son intégration dans le génome de la bactérie receveuse, il peut être suivi de générations en générations, comme si on l'avait équipé d'une balise GPS !

En attendant ce type d'études, ce protocole permet déjà de mieux cerner la conjugaison bactérienne, un mécanisme qui explique, entre autres choses, pourquoi les bactéries peuvent soudain devenir virulentes ou résistantes à des antibiotiques.

Viviane Thivent, le 19/03/2008
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8 janvier 2012 7 08 /01 /janvier /2012 17:02
La recherche a montré que les taux de survie chez les patients atteints de maladie de Chagas pouvaient être sensiblement améliorés en utilisant des doses plus faibles d'immunosuppresseur ciclosporine. Récemment, la transplantation de moelle osseuse et l’injection dans le muscle cardiaque de cellules souches s’est montrée efficace pour réduire nettement les risques d'arrêt cardiaque chez les patients atteints de Chagas23.
Des patients ont également tiré des bénéfices de la prévention stricte de la réinfection, bien que la raison de ce phénomène ne soit pas encore clairement élucidée.
Quelques exemples de la lutte pour des avancées thérapeutiques :
L’utilisation des inhibiteurs de l’oxidosqualene cyclase et des inhibiteurs de la cystéine protéase s'est avérée efficace pour traiter les infections expérimentales chez les animaux24.
Les Dermaseptines provenant d’une grenouille de l’espèce Phyllomedusa oreades et P. distincta. Activité Anti- Trypanosoma cruzi sans cytotoxicité pour les cellules de mammifères25/
Synthèse d’inhibiteurs des enzymes impliqués dans le métabolisme de la trypanothione qui est propre au groupe des parasites flagellés26.
Le dehydroleucodine sesquiterpène lactone (DhL) affecte la croissance des cultures d’epimastigotes de Trypanosoma cruzi 27.


La maladie a été baptisée du nom du médecin brésilien spécialiste des maladies infectieuses Carlos Chagas, qui l'a décrite pour la première fois en 19091,2,3. Mais, la maladie n'a pas été considérée comme un problème majeur de santé publique chez l'homme avant les années 1960 (les manifestations de la maladie de Chagas au Brésil dans les années 1920 ont été largement ignorées)4.
Il a découvert que les intestins des Triatomae hébergeaient un protozoaire flagellé, une nouvelle espèce du genre Trypanosoma et parvint à prouver expérimentalement qu'il pouvait être transmis aux singes marmousets qui avaient été piqués par l’insecte infecté.
Chagas a appelé le parasite pathogène qui provoque la maladie Trypanosoma cruzi1 et plus tard la même année, Schizotrypanum cruzi5, à la fois pour honorer Oswaldo Cruz, le remarquable médecin et épidémiologiste brésilien qui avait combattu avec succès des épidémies de fièvre jaune, de variole, et de peste bubonique à Rio de Janeiro et dans d'autres villes au début du xxe siècle. Le travail de Chagas est unique dans l’histoire de la médecine parce qu'il fut le seul chercheur jusqu'à maintenant à décrire complètement une nouvelle maladie infectieuse : son agent pathogène, son vecteur, son hôte, ses manifestations cliniques et son épidémiologie. Néanmoins, il a cependant cru à tort jusqu'en 1925, que la principale source d'infection était la piqûre de l'insecte - et non ses déjections - comme l’avait proposé son collègue Emile Brumpt en 1915 et comme l’avaient confirmé Silveira Dias en 1932, Cardoso en 1938 et Brumpt lui-même en 1939. Chagas fut également le premier à découvrir et illustrer le parasite du genre fongique Pneumocystis, (qui sera connu bien plus tard pour être la cause de la pneumocystose de sinistre réputation chez les victimes du SIDA)2.
La confusion entre les cycles de vie des deux agents pathogènes l'a conduit à le classer brièvement dans un genre nouveau Schizotrypanum, mais après la description de Pneumocystis considéré par d'autres comme faisant partie d’un genre indépendant, Chagas est revenu à l'appellation Trypanosoma cruzi.
Sur un autre point d’histoire, on a supposé que Charles Darwin pouvait avoir souffert de cette maladie à la suite d'une piqûre du prétendu grand moustique noir de la pampa (vinchuca) (voir la maladie de Charles Darwin). L'épisode a été rapporté par Darwin dans ses journaux intimes dans Le Voyage du Beagle comme étant survenu en mars 1835 à l'est des Andes près de Mendoza. Darwin était jeune et en bonne santé bien que six mois auparavant il ait été malade pendant un mois près de Valparaíso, mais en 1837, presque un an après son retour en Angleterre, il a commencé à souffrir par intermittence d'un étrange groupement de symptômes, le frappant d'incapacité pratiquement pour tout le reste de sa vie. Les tentatives faites pour examiner les restes de Darwin conservés à abbaye de Westminster en utilisant les techniques modernes de PCR se sont heurtées à un refus du conservateur de l'abbaye6.
Épidémiologie et distribution géographique[modifier]



Maladie de Chagas en Amérique latine (A : zones d'endémie)
La maladie de Chagas affecte actuellement 8 à 10 millions de personnes, avec quelque 100 millions d’autres (25% de la population latino-américaine) potentiellement exposées au risque de contracter la maladie3, tuant environ 50 000 personnes chaque année7.
La maladie de Chagas chronique demeure un problème de santé important dans de nombreux pays d’Amérique latine, en dépit de l'efficacité des mesures d'hygiène et de prévention, telles que l’élimination des insectes vecteurs de la transmission, qui ont réduit à zéro le nombre de nouvelles infections dans au moins deux pays de la région. Avec l’accroissement des mouvements de population, le risque de transmission par transfusion sanguine est cependant devenu plus réel aux États-Unis8. En outre, T.cruzi s'est déjà avéré capable d'infecter l'opossum sauvage et le raton laveur jusque loin au nord dans un État comme la Caroline du Nord9.
La maladie est présente dans presque toutes les Amériques, du Sud des États-Unis au Nord de l’Argentine, la plupart du temps dans des zones rurales pauvres, d’Amérique centrale et d’Amérique du Sud10.
La maladie se rencontre presque exclusivement dans les zones rurales, où les Triatominae peuvent se multiplier et trouver leur nourriture sur un réservoir naturel de T.cruzi (le plus répandu étant l’opossum et le tatou). Selon les interactions locales entre les vecteurs et leurs hôtes, d'autres humains infectés, ainsi que les animaux domestiques comme les chats, les chiens, les cobayes et les animaux sauvages comme les rongeurs, les singes, les écureuils (Spermophilus beecheyi) et beaucoup d'autres pourraient également être d’importants réservoirs de parasite. Bien que les Triatominae se nourrissent sur les oiseaux, ceux-ci semblent être immunisés contre l'infection et donc ne sont pas considérés comme un réservoir de T. cruzi ; mais des soupçons demeurent sur leur rôle comme ressource alimentaire pour les vecteurs près des habitations humaines.
Les insectes du genre triatomine sont connus dans différents pays sous des noms populaires de vinchuca, de barbeiro (le barbier), de chipo et d'autres noms3, le qualifiant ainsi parce qu'il suce le sang la nuit en piquant le visage de ses victimes. Les insectes, qui développent un comportement principalement domiciliaire et anthropophile une fois qu’ils ont infesté une maison11, sont habituellement cachés pendant le jour dans les crevasses et les trous dans les murs et les toits des maisons mal construites. Plus rarement, les maisons mieux construites peuvent héberger l'insecte vecteur, en raison de l'utilisation des matériaux de mauvaise qualité pour faire des toits, comme le bambou et le chaume. Une moustiquaire, roulée sous le matelas, assurera une protection dans ces situations, quand l'insecte adulte peut venir du haut vers le bas, mais une larve d’une des cinq étapes nymphales (les instars) est capable de ramper du plancher vers le haut.
Même lorsque les colonies d’insectes sont éradiquées d'une maison et des abris environnants pour les animaux domestiques, elles peuvent revenir (par exemple, en volant) à partir des plantes ou des animaux qui font partie du cycle antique d'infection sylvestre naturelle. Ceci peut se produire particulièrement dans les zones de savane ouverte intercalées entre des bosquets d’arbres et des habitations humaines.
La végétation dense, comme dans une forêt tropicale, et les habitats urbains, n’offre pas des conditions idéales pour l'établissement du cycle de transmission humaine. Cependant, dans les régions où l’habitat forestier et sa faune est grignoté par l'exploitation économique et l'extension de l’habitat humain, comme dans les zones nouvellement déforestées, piassava palm, (Leopoldinia piassaba) les zones cultivées et certaines parties de l’Amazonie, la maladie peut réapparaître, quand les insectes recherchent une nouvelle proie12.


Cet enfant de Panama souffre de la maladie de Chagas se manifestant comme une affection aigüe avec le gonflement de l'œil droit (signe de Romaña). Source : CDC.
Manifestations cliniques[modifier]

La maladie humaine se développe en deux phases : la phase aiguë peu de temps après l’infection, et la phase chronique qui peut s’étendre sur une durée de dix ans.
Dans la phase aiguë, un nodule cutané isolé appelé un chagoma peut apparaître au point d’inoculation. Quand ce point de piqûre est conjonctival et muqueux, le patient peut développer une conjonctivite unilatérale et un œdème périorbitaire, ainsi qu’une lymphadénite préauriculaire. Cette constellation de symptômes est désignée par le terme de signe de Romaña. La phase aiguë est habituellement asymptomatique, mais peut présenter des manifestations à type de fièvre, anorexie, lymphadénopathie, légère hépatosplénomégalie, et myocardite. Certains cas aigus (10 à 20%) s’atténuent en deux à trois mois pour faire place à une phase chronique asymptomatique qui peut amener à un phase chronique symptomatique (différente de la phase aiguë) après plusieurs années.
Une phase chronique symptomatique n'apparait que dans un tiers des cas de maladie de Chagas et ne se produit pas avant des années voire des décennies après l'infection initiale. La maladie affecte le cœur, le système digestif et le système nerveux. L’infection chronique entraîne une atteinte du muscle cardiaque (la cardiomyopathie qui est la complication la plus sérieuse), parfois une dilatation du tube digestif (mégacôlon et mégaœsophage), ainsi qu’une perte de poids et plus rarement divers troubles neurologiques, allant jusqu’à la démence. Des troubles de déglutition peuvent être au premier rang des symptômes digestifs et peuvent conduire à une malnutrition. Après plusieurs années de phase asymptomatique, 27% des sujets infectés présentent des lésions cardiaques, 6% des troubles digestifs, et 3% une atteinte nerveuse périphérique. En l’absence d'acte chirurgical (il n'y a pas de traitement pharmacologique pour la phase chronique), la maladie de Chagas peut s’avérer mortelle, dans la plupart des cas en raison d’une cardiomyopathie associée.
Cycle parasitaire[modifier]

Article détaillé : Trypanosoma cruzi.
Trypanosoma cruzi fait partie du même genre que l'agent infectieux responsable de la maladie du sommeil africaine, mais ses manifestations cliniques, sa répartition géographique, son cycle de vie et son insecte vecteur sont tout à fait différents. Un insecte vecteur infecté du genre triatomine se nourrit du sang d’un mammifère et libère des trypomastigotes dans ses déjections près du point de piqûre. La victime, en grattant l'emplacement de la plaie, fait pénétrer des trypomastigotes dans l’hôte par la blessure, ou par des muqueuses saines, telles que la conjonctive. Puis, à l’intérieur de l’hôte, les trypomastigotes envahissent les cellules, où ils se transforment en amastigotes intracellulaires. Les amastigotes se divisent par scissiparité et se métamorphosent en trypomastigotes, puis sont libérés dans la circulation comme trypomastigotes circulants. Ces trypomastigotes infectent des cellules d'un type particulier et se transforment en amastigotes intracellulaires dans de nouveaux sites d'infection. Des manifestations cliniques et la mort des cellules des tissus cibles peuvent se produire en raison de ce cycle infectieux. Par exemple, il a été montré par l’anatomopathologiste autrichien et brésilien, le Dr Fritz Köberle dans les années 50 à l’école de Médecine de l'université de São Paulo à Ribeirão Preto, au Brésil, que les amastigotes intracellulaires détruisent les neurones intra-muraux du système nerveux autonome de l'intestin et du cœur, ce qui conduit respectivement au mégacôlon et à l’anévrisme.
Les trypomastigotes circulants ne peuvent pas se diviser (contrairement de ceux du trypanosome africain. La multiplication du parasite reprend seulement quand il envahit une autre cellule ou est ingéré par un autre vecteur. Le kissing bug s’infecte en se nourrissant de sang humain ou animal qui contient des parasites en circulation. D'ailleurs les insectes pourraient répandre l'infection entre eux par leur comportement prédateur et cannibale. Les trypomastigotes ingérés se transforment en épimastigotes dans l’intestin du vecteur. Les parasites se multiplient et se différencient dans l’intestin et deviennent des trypomastigotes métacycliques infectieux dans l’intestin de l’insecte.
Trypanosoma cruzi peut également être transmis par des transfusions sanguines, des organes transplantés, ou par voie transplacentaire, et le lait maternel, ainsi que13 dans des accidents de laboratoire. Selon l’Organisation mondiale de la santé, le taux d'infection dans les banques de sang d’Amérique latine varie entre 3% et 53%, soit un niveau plus élevé que pour l'infection à HIV et l’hépatite B et C3.
Les enfants peuvent également contracter la maladie de Chagas in utero (pendant la grossesse). La maladie de Chagas explique environ 13% des cas de mortalité périnatale dans certaines régions du Brésil. On recommande aux femmes enceintes de se faire dépister pour la maladie14.

Mécanismes de transmission accessoires[modifier]
Les chercheurs soupçonnaient depuis 1991 que la transmission du trypanosome était possible par voie orale15, en raison d'un certain nombre de micro-épidémies limitées à des périodes et à des endroits particuliers (tels qu'une ferme ou un logement familial), en particulier dans des secteurs non-endémiques tels que l’Amazonie (17 épisodes de ce type ont été enregistrés entre 1968 et 1997). En 1991, des ouvriers agricoles de l'État de Paraíba, au Brésil, ont été apparemment infectés par la consommation de nourriture contaminée par des déjections d’opossum ; et en 1997 à Macapá, dans l'État d’Amapá, 17 membres de deux familles ont été probablement infectés en buvant du jus de fruit de palmier Euterpe oleracea contaminé par des insectes vecteurs écrasés de type triatomine16.
Au début de l’année 2005, une nouvelle épidémie avec 27 cas a été signalée dans l’Amapá.
En mars 2005, une nouvelle manifestation spectaculaire a été enregistrée dans l'État de Santa Catarina, au Brésil, qui a semblé confirmer ce mécanisme alternatif de transmission. Plusieurs personnes de Santa Catarina qui avaient ingéré du jus de canne à sucre (garapa, en portugais) dans un kiosque au bord de la route ont contracté la maladie de Chagas17.
En 30 mars 2005, 49 cas avaient été confirmés à Santa Catarina, dont 6 décès.
Le mécanisme présumé, jusqu’à présent, est que des insectes porteurs du trypanosome ont été écrasés dans la matière première. Les services d'hygiène de Santa Catarina ont estimé que 60 000 personnes pouvaient avoir été en contact avec la nourriture contaminée à Santa Catarina et ont invité toutes les personnes concernées à se soumettre à des analyses de sang. Ils ont interdit la vente du jus de sucre de canne dans l'État jusqu'à ce que le risque soit circonscrit.
La gravité inhabituelle de cette épidémie a été attribuée à une hypothétique charge parasitaire particulièrement élevée qui aurait été à l’origine de cette infection transmise par voie orale. Les chercheurs brésiliens de l’Institut Oswaldo Cruz, à Rio de Janeiro, étaient capables d’infecter des souris par voie digestive avec des préparations infectées par le trypanosome.

Diagnostic de laboratoire[modifier]

La mise en évidence de l'agent causal est la procédure de diagnostic utilisée dans la phase aiguë de la maladie de Chagas. Elle donne presque toujours des résultats positifs, et peut être réalisée par :
Examen au microscope :
a) De sang frais prélevé sur anticoagulant ou culot globulaire, pour les parasites mobiles ;
b) Un étalement de sang contaminé sur lame fixé au colorant de Giemsa, pour la visualisation du parasite ; il peut être confondu avec Trypanosoma rangeli , 50% plus long qui n'est pas considéré comme pathogène pour l'homme.
Isolement de l'agent par :
a) Inoculation à la souris;
b) Culture sur milieu spécial (par exemple, NNN, LIT), etc.)
c) Xénodiagnostic, un test au cours duquel les Réduves, des insectes non infectés sont nourries par le sang du patient, et le contenu de leur intestin est testé pour une recherche de parasites pendant les 4 semaines qui suivent.
Tests variés de diagnostic immunologique; (en essayant également de distinguer les souches de (zymodemes) des T.cruzi qui ont une pathogénicité différente).
Fixation du complément.
Hémagglutination indirecte.
Analyse en immunofluorescence indirecte.
Analyse en radioimmunologie.
Analyse ELISA (titrage immunoenzymatique utilisant un antigène absorbé).
Diagnostic par des techniques de biologie moléculaire.
PCR, réaction en chaîne de polymérase, la technique la plus prometteuse
Pronostic[modifier]

Un indice pour l'évaluation du pronostic des patients qui ont la maladie de Chagas a été publié dans l'édition du 24 août 2006 du New England Journal of Medicine18.
Basé sur l'étude de plus de 500 patients, cet indice inclut des aspects cliniques, radiographique, électrocardiographiques, échocardiographique et des résultats d’enregistrement Holter et permet d'évaluer le pronostic de survie à dix ans des patients.
Facteurs de risques dans la maladie de Chagas
Facteur de risques points
classe NYHA III ou IV 5
Cardiomégalie 5
Anomalies de mobilité de la paroi 3
Tachycardie ventriculairenon-soutenue 3
Bas voltage de l’ ECG 2
Sexe masculin 2

Nombre total de points Risque de mort dans les dix ans
0-6 10%
7-11 40%
12-20 85%
Traitement[modifier]

Les médicaments utilisés pour traiter la maladie de Chagas sont habituellement efficaces seulement s’ils sont administrés pendant la phase aiguë de l'infection. Les molécules de choix sont l’azole ou les dérivés nitrés comme le benznidazole19 ou le nifurtimox (un nouveau protocole thérapeutique est en cours d'investigation par le service pharmacologique du CDC), mais des résistances à ces molécules ont déjà été rapportées20.
En outre, ces substances sont très toxiques et ont de nombreux effets secondaires, et ne peuvent pas être administrés sans surveillance médicale. L'agent antifongique nommé amphotéricine B a été proposé comme traitement de deuxième intention, mais le coût et la toxicité relativement élevée de cette molécule ont limité son utilisation. D'ailleurs, une étude sur l'administration prolongée de drogues pendant dix ans au Brésil a indiqué que la chimiothérapie courante ne supprimait pas totalement la parasitémie21.
Ainsi, la décision d’administrer une thérapie antiparasitaire devrait être individualisée après consultation avec un spécialiste.
Dans la phase chronique, le traitement a pour but de contrôler les manifestations cliniques de la maladie, par exemple, drogues pour stimuler le cœur, pour éviter la défaillance cardiaque et les troubles du rythme; traitement chirurgical pour le mégacôlon, etc., mais la maladie elle même n'est pas curable dans cette phase. Les manifestations cardiaques chroniques provoquées par la maladie de Chagas sont maintenant une indication courante de transplantation cardiaque. Jusqu’à récemment, cependant, la maladie de Chagas était considérée comme une contrindication à la transplantation, puisque les lésions cardiaques pouvaient récidiver lorsque le parasite saisirait pour se développer l'opportunité fournie par le traitement immunosuppresseur qui suit l’intervention chirurgicale. La recherche qui a changé l’indication de la transplantation pour les patients atteints de la maladie de Chagas a été conduite par l’équipe du Dr Adib Jatene à l’institut du cœur de l'université de São Paulo, à São Paulo, au Brésil22.
La recherche a montré que les taux de survie chez les patients atteints de maladie de Chagas pouvaient être sensiblement améliorés en utilisant des doses plus faibles d'immunosuppresseur ciclosporine. Récemment, la transplantation de moelle osseuse et l’injection dans le muscle cardiaque de cellules souches s’est montrée efficace pour réduire nettement les risques d'arrêt cardiaque chez les patients atteints de Chagas23.
Des patients ont également tiré des bénéfices de la prévention stricte de la réinfection, bien que la raison de ce phénomène ne soit pas encore clairement élucidée.
Quelques exemples de la lutte pour des avancées thérapeutiques :
L’utilisation des inhibiteurs de l’oxidosqualene cyclase et des inhibiteurs de la cystéine protéase s'est avérée efficace pour traiter les infections expérimentales chez les animaux24.
Les Dermaseptines provenant d’une grenouille de l’espèce Phyllomedusa oreades et P. distincta. Activité Anti- Trypanosoma cruzi sans cytotoxicité pour les cellules de mammifères25/
Synthèse d’inhibiteurs des enzymes impliqués dans le métabolisme de la trypanothione qui est propre au groupe des parasites flagellés26.
Le dehydroleucodine sesquiterpène lactone (DhL) affecte la croissance des cultures d’epimastigotes de Trypanosoma cruzi 27.
Le génome de Trypanosoma cruzi a été séquencé28.
Des protéines qui sont produites par la maladie mais pas par des humains ont été identifiées comme cibles possibles pour des médicaments contre la maladie29.
Prévention[modifier]



Insecte vecteur Triatoma infestans (Kissing Bug)
Un vaccin suffisamment efficace a été développé à Ribeirão Preto dans les années 70, en utilisant des fractions cellulaires et sous-cellulaires du parasite, mais il a été impossible à commercialiser pour des raisons économiques. Plus récemment, des vaccins potentiels par ADN recombinant pour l’immunothérapie de la maladie de Chagas aiguë et chronique ont été étudiés par plusieurs groupes de recherche.
La prévention est basée sur la lutte contre le vecteur (Triatoma) en utilisant des aérosols et des peintures contenant des insecticides (pyrèthrinoïdes de synthèse), et en améliorant le logement et les conditions sanitaires dans les zones rurales. Pour les habitants des villes, il peut être dangereux de passer des vacances et de camper en plein air, dans les zones désertiques ou de dormir dans des hôtels ou des maisons en pisé dans des zones d’endémie, une moustiquaire est recommandée. Si le voyageur a l'intention de voyager dans une zone à risque il devrait pouvoir obtenir une information sur les zones d’endémie de la maladie de Chagas dans des bulletins de renseignements pour les voyageurs, tels que les CDC.
Dans la plupart des pays où la maladie de Chagas est endémique, les tests sanguins sont déjà obligatoires pour les donneurs de sang, puisque la transfusion peut être une voie importante de transmission.
Dans le passé, le sang des donneurs était mélangé à 0,25 g/l de violet de gentiane pour mettre en évidence les parasites.
Avec toutes ces mesures, quelques résultats ont été atteints dans le combat contre la maladie de Chagas en Amérique latine : une réduction de 72% de l'incidence de l'infection humaine chez les enfants et de jeunes adultes des pays de l'initiative du cône méridional, et au moins deux pays (l’Uruguay, en 1997, et le Chili, en 1999), ont été déclarés exempts de toute transmission par un vecteur et par transfusion. Au Brésil, où vit la plus grande partie de la population exposée au risque, 10 États sur les 12 au stade endémique ont été également déclarés exempts de la maladie.
Quelques points de repères pour le contrôle du vecteur :
Un piège à levure a été testé pour surveiller les infestations par certaines espèces d’insectes : « Efficacité des pièges à levure avec Triatoma sordida, Triatoma brasiliensis, Triatoma pseudomaculata, et Panstrongylus megistus dans des essais en laboratoire. "30
Des résultats prometteurs ont été obtenus avec le traitement des habitats du vecteur avec le champignon Beauveria bassiana, (qui est également en cours d’évaluation pour la prévention de la malaria) : « Activité d’une préparation d’huile de Beauveria bassiana contre le Triatoma sordida dans des zones péridomestiques au centre du Brésil. » 31 ciblage du symbiote des Triatominae32.
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8 janvier 2012 7 08 /01 /janvier /2012 00:17
"Ce matin, en vous levant, vous ne saviez pas que vous alliez vivre six heures de plus", nous lance d'entrée de jeu Miroslav Radman. 

Devant nos mines interloquées, le chercheur en génétique moléculaire enchaîne : "Sans que l'on sache pourquoi ni comment, l'espérance de vie de l'espèce humaine rallonge de six heures par jour. 

Et l'on peut accélérer le processus !" Tignasse en bataille et faux air de Pedro Almodovar, le professeur Radman est l'un des plus grands spécialistes de l'ADN. 
Dans son laboratoire parisien à la faculté de médecine de l'université René-Descartes à Paris, les microscopes électroniques sont alignés comme des batteries de canons sur le pont d'un navire. 
Ce fils de pêcheur croate, né à Split il y a soixante-sept ans, s'est mis en tête de percer le secret de l'immortalité. 
Pas moins ! Tel un Christophe Colomb de la science, Miroslav Radman explore la chimie du vieillissement en empruntant de nouvelles routes. Et ce qu'il a découvert pourrait bien révolutionner l'humanité.

"J'ai appris à lire à 4 ans, en déchiffrant sur la coque le nom des bateaux qui rentraient au port. Aussitôt, je suis devenu un prince aux yeux de mes tantes illettrées. Je leur lisais les nouvelles dans le journal."

Courtisé par les plus prestigieuses universités américaines, c'est en France que ce surdoué a jeté l'ancre. 
Après trente ans de recherche au CNRS puis à l'Inserm, Miroslav Radman est convaincu d'avoir trouvé le chemin vers l'élixir de jouvence. "C'est en décortiquant une étrange bactérie que j'ai acquis la conviction qu'il devenait possible de prolonger la vie humaine, en bonne santé, bien au-delà de ce qui est imaginable aujourd'hui." 
Une aventure que le biologiste, devenu lui-même immortel depuis qu'il est entré à l'Académie des sciences, raconte dans un livre vivifiant.

Cette bactérie qui recèlerait, comme une poignée d'autres bestioles microscopiques, l'arme contre le vieillissement, c'est la "bactérie du corned-beef" découverte en 1956 dans des conserves de viande stérilisées à coups de rayons gamma. 

Une coriace capable de résister à des radiations 10 000 fois supérieures à la dose mortelle chez l'homme. Au point que certains se sont même demandé si Deinococcus radiodurans - c'est son nom scientifique - n'était pas venue de l'espace ! 

Ayant voyagé sur une météorite, elle aurait été irradiée et totalement desséchée, ce qui expliquerait sa phénoménale résistance à la déshydratation. "En plein désert, brûlée par les rayons du soleil, Deinococcus peut, grâce à une seule goutte de pluie, ressusciter des dizaines, peut-être des centaines d'années plus tard", s'enthousiasme le chercheur, dont les yeux pétillants accrochent le regard presque autant que son polo rose fuchsia.

Quel est le secret de la bactérie du corned-beef ? "À partir d'un état de mort clinique, elle ressuscite en s'autoréparant grâce à un jeu de deux copies de son génome.
 Si vous avez sous la main plusieurs puzzles identiques avec des pièces manquantes, vous pouvez en les utilisant tous en faire un qui soit complet. 

La difficulté est de remettre en ordre des centaines de fragments d'un génome pulvérisé par la radiation, ce que Deinococcus radiodurans parvient à faire en trois ou quatre heures", explique le biologiste en mimant l'opération de ses mains.

Botte secrète

Les protéines mécanos qui rafistolent le puzzle sont à l'oeuvre dans tous les organismes vivants. 

Elles devraient donc normalement nous protéger contre la rouille moléculaire provoquée par les radicaux libres. Alors pourquoi ne font-elles pas le boulot chez nous ? "

Le problème est que ces protéines sont aussi victimes de la corrosion et deviennent moins efficaces." 

La botte secrète de Deinococcus, c'est un cocktail de molécules qui lui permet de blinder ses enzymes réparatrices contre la rouille moléculaire. "Nous disposons aussi d'une protection antioxydante - sans elle nous serions cramés avant même de pouvoir nous reproduire -, mais en quantité insuffisante pour vivre aussi longtemps que nous le souhaiterions." 

Une fois les pièges antiradicaux identifiés, le professeur Radman envisage de tester dès que possible cet élixir chez la souris. "Ce sera le grain de sable qui viendra ralentir, sinon arrêter, le tic-tac de notre horloge biologique. 
D'ici à une dizaine d'années, nous pourrions disposer d'un "vaccin" qui nous prémunisse individuellement contre le vieillissement et les maladies qui l'accompagnent."

Depuis deux ans, Miroslav Radman toque à la porte des instances nationales et européennes de la recherche en expliquant qu'il a besoin de 1 à 3 millions d'euros pour poursuivre ses travaux. "Leur réponse ? 
Le vieillissement est un processus très complexe, ce que vous dites est trop simple, ça ne peut pas marcher. 
Les scientifiques qui siègent dans les instances d'évaluation sont des ultraspécialistes, ils ne comprennent pas pourquoi, à 60 ans passés, je veux changer de sujet de recherche alors que je pourrais prospérer dans le domaine qui m'a fait connaître : la réparation de l'ADN. 
Le système est hostile aux scientifiques qui refusent de creuser dans le même trou !" C'est pour pallier "l'incompétence des instances d'évaluation responsable du déficit d'innovation en Europe" que Radman a créé à Split l'Institut méditerranéen pour les sciences de la vie, "une ONG qui cultive la liberté de la recherche".

Chercher là où les autres ne cherchent pas, c'est ce qui intéresse par-dessus tout Miroslav Radman. 
Une habitude qui remonte à son adolescence, quand, embarqué comme rameur sur le bateau de son père, il partait pêcher dans les zones où les autres n'allaient pas. 
Plus tard, c'est ainsi qu'il remontera dans ses filets ses trois découvertes, qui figurent aujourd'hui dans les manuels de biologie. "Le dirigisme étouffe la science ; ce n'est pas aux politiques ni aux industriels de fixer un cap aux chercheurs, s'énerve celui qui a grandi dans l'ex-Yougoslavie de Tito. 
Chaque grande découverte est une surprise aussi pour son découvreur. C'est en partant vers l'Inde que Christophe Colomb a découvert l'Amérique."

Nouveau défi

Mais, au fait, à quoi nous servirait de vivre cent cinquante ou cent quatre-vingts ans ? "Cela nous permettrait d'exploiter le fantastique potentiel de notre cerveau ! 
L'homme a surdéveloppé ses capacités cérébrales, au point qu'aujourd'hui nous mourons avant d'avoir fait fructifier, avec sagesse, tout ce que nous avons appris. La courte durée de vie de l'espèce humaine freine son évolution culturelle."

En attendant de mettre au point son élixir de jouvence, le chercheur planche sur un test qui permettrait, à partir de quelques gouttes de sang, de prédire le destin biologique de chaque individu. 
"En connaissant le stade de vieillissement de nos cellules et de chacune de nos protéines, on pourrait essayer de mettre en oeuvre un programme de prévention personnalisé qui ralentisse la corrosion de l'organisme." 

Un nouveau défi qui, pour Miroslav Radman, n'a rien d'insurmontable. "Quand, à un mille de la côte, mon père lançait la ligne de pêche par-dessus la barque, je devais maintenir l'embarcation exactement au même endroit, malgré les variations infinies des vitesses et des directions du vent et des courants. La complexité de cette tâche n'a jamais trouvé d'équivalent plus tard, même dans mes recherches scientifiques !"

1. Au-delà de nos limites biologiques, de Miroslav Radman, avec Daniel Carton (Plon).

Par CHRISTOPHE LABBÉ ET OLIVIA RECASENS

Ses admirateurs l'appellent " Conan la bactérie ", en hommage à son époustouflante robustesse. Exposée aux rayons ultraviolets du soleil, complètement déshydratée,Deinococcus radiodurans peut ressusciter à la première petite goutte de pluie. Tout aussi coriace, le rotifère bdelloïde, un animal microscopique aquatique, résiste aux radiations les plus extrêmes. Leur secret ? Un kit de survie incluant un jeu de copies du génome, des protéines blindées et un mécanisme performant de réparation de l'ADN.
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7 janvier 2012 6 07 /01 /janvier /2012 23:59
Le Pr Radman a acquis une renommée mondiale pour ses découvertes sur les systèmes de réparation de l’ADN. Cet esprit libre et créatif s’attaque aujourd’hui à un autre défi : lutter, par les armes de la biologie cellulaire, contre le vieillissement. Portrait d’un chercheur hors-norme.

« Miroslav Radman est un "être quantique" », témoigne François Taddei. directeur de recherche à l’Inserm. « Il a une certaine probabilité d’être présent à un endroit donné, mais il n’est jamais là où on l’attend ». La métaphore donne le ton : Radman est « imprévisible, hors norme », et son parcours atypique. « Vous êtes parvenue à le rencontrer ? », s’enquiert Taddei, qui travaille aux côtés de Radman depuis 20 ans, d’abord à la Faculté de Jussieu, puis à Necker et Cochin.
Rendez-vous est finalement pris à la Faculté de médecine de Cochin, une fin d’après-midi d’automne. C’est ici qu’un biochimiste de haut vol, Ariel Lindner, soutient son « habilitation à diriger les thèses ». Dans le jury : « Miro ». Mimant avec les mains les mouvements des protéines, il interroge en anglais l’impétrant, de sa voix de basse qui résonne. Chacun retient son souffle.

Dans tous les manuels de biologie
« Miro » ? Il y a de l’artiste, beaucoup, dans le chercheur. Crinière poivre et sel en bataille, jean noir et polo blanc, Radman, 67 ans, est un condensé de puissance et d’énergie, teinté de grâce et d’élégance. Celles de l’humaniste resté curieux de tout et de tous. Depuis plus de 40 ans, il traque avec ardeur les secrets de l’ADN, perce sans relâche les mystères de l’évolution. Ses découvertes sur les « systèmes de réparation de l’ADN » figurent dans tous les manuels de biologie : le système SOS, qui permet aux cellules de répondre à un stress majeur en favorisant les mutations ; et comme en miroir, le système SRM, qui corrige les erreurs de copie de l’ADN. « Dès l’âge de 25 ans, Radman a compris, le premier, comment fonctionne le système qu’il a baptisé SOS », explique Taddei.
Retour à Cochin. Ariel, l’heureux récipiendaire, invite son public autour d’un verre. Miro est à la fête. Chaleureux, séducteur, il rit, propose de partager, sur l’assiette en carton, son plat de hoummos. Une simplicité héritée de l’enfance. « Chez moi, en Dalmatie, on paye très cher la tentation d’attraper la grosse tête. La cruauté verbale y est érigée en art. Il faut avoir le sens de l’humour et surtout de l’autodérision pour y survivre »**, raconte ce natif de Split, fils de pêcheur.
En mai dernier, son livre Au delà de nos limites biologiques (Plon) a fait le buzz. Il explique y envisager la mise au point d’une « potion » anti-corrosion qui protègerait nos cellules des dégâts liés au vieillissement. Comment ? En s’inspirant des processus de résistance au stress utilisés par une bactérie « increvable », capable de survivre à des radiations extrêmes ou à des dessications prolongées. Cette potion, espère le chercheur, pourrait nous faire vivre en bonne santé jusqu’à 150 ans. Radman indique disposer de premiers résultats à l’appui de cette thèse… mais n’en a publié qu’une partie. Ce qui a dû faire grincer quelques dents.

Un esprit visionnaire
« Radman essaye toujours d’imaginer l’inimaginable. Il a un étonnant talent à voir plus loin que les autres », raconte Taddei. « Mais c’est un grand scientifique, il confronte toujours ses hypothèses à l’épreuve de l’expérience. Cependant, parce qu’il s’ennuie rapidement en traçant la même voie, il se remet sans cesse en danger. Et ça fait peur à pas mal de gens ! C’est son côté tzigane... »
Les instances d’évaluation de notre recherche sont-elles trop frileuses ? Ou le projet de Radman trop audacieux ? « Certains de mes collègues disent qu’il délire », admet le Pr Jean-Claude Weill, membre de l’Académie des Sciences. « D’autres comme moi, qui l’adorent, pensent qu’il faut le laisser délirer. Je connais Miro depuis 30 ans, j’ai beaucoup d’admiration pour lui sur le plan scientifique ». Pour Hugo Aguilaniu, qui étudie depuis 15 ans la biologie du vieillissement, « c’est intéressant de voir qu’un scientifique de l’envergure de Radman s’est engagé dans cette voie. Son idée est très attrayante. Et Radman a toute la subtilité pour en dégager des choses importantes. » Taddei renchérit : « je suis persuadé qu’il y a dans ses projets suffisamment de richesse pour qu’il aboutisse à des découvertes surprenantes, qui permettront des progrès majeurs. »
Autre fervent allié : le Pr Philippe Even, ex-doyen de la Faculté de médecine de Necker, connu pour son franc-parler. « Radman est pour moi un des très rares chercheurs susceptibles de faire une découverte d’envergure. Parce que c’est un esprit libre, qui n’écoute pas les voix convenues imposées par les organismes de recherche. La grandeur d’une découverte se mesure à la surprise qu’elle crée, dit François Jacob ! Et parce que Radman fait partie de ces esprits créatifs qui posent des questions nouvelles de grande portée. Or en recherche, la principale difficulté est de poser ces questions novatrices. »
Ses qualités humaines sont consensuelles. « Radman est désarmant de gentillesse ! On n’arrive pas à être son ennemi. Vous avez vu son énergie, sa liberté de penser et sa jeunesse d’esprit, sa totale générosité aussi », s’enthousiasme le Pr Even. Notre homme n’aurait-il nul défaut ? Philippe Even éclate de rire : « il est totalement bordélique ! Il n’est pas de chez nous, il est toujours dans la barque de son père, à regarder les étoiles… »

Rencontre avec l’ADN
Face à Cochin, la nuit tombée, Radman se livre plus intimement. Sans cesse l’accent renvoie à l’île lointaine, à cet ailleurs. « Au départ, je voulais être biologiste marin, j’étais un bon plongeur… », se souvient-il. Mais sa rencontre avec l’ADN, à l’âge de 22 ans, fera basculer son destin. De son enfance et de son père pêcheur, Radman a tant raconté : « J’étais son rameur sur notre petit bateau de pêche en bois. […] A un mille de la côte […], il fallait tenir le bateau au même endroit face au nombre infini de combinaisons des directions et des vitesses du vent et du courant marin […]. La complexité de cette tâche n’a jamais trouvé d’équivalent plus tard, même dans mes recherches scientifiques ! »*.
Là où tant d’autres éreintent leurs géniteurs, Miro vénère les siens. « Ils étaient d’une grande intelligence et se sont vraiment sacrifiés pour mon frère et pour moi. Mon père était très impressionnant, ma mère avait une grande élégance d’esprit. Des qualités qui se voient davantage quand on est pauvre et pas éduqué… »

Le jeu pour moteur
Ses moteurs dans la vie ? Ni les honneurs, même s’il ne les dédaigne pas et s’il en est déjà couvert, comme avec le Grand Prix Inserm 2003 de la recherche médicale. Ni l’argent à titre personnel, alors qu’on lui proposait des ponts d’or pour quitter la France. « Trois fois mon salaire pour aller en Suisse », précise-t-il. « Ce qui me motive, c’est le jeu ! », assure-t-il. « Enfant, je jouais beaucoup, je n’avais pas d’outils mais je les inventais. Et dans mon activité de chercheur, je n’ai jamais l’impression de travailler mais de jouer ! ».
Revenons à son projet. A l’ère du chômage et de l’explosion démographique, mais aussi des coûts galopants de l’Assurance maladie, quel serait l’intérêt de vivre très longtemps, même en bonne forme ? « Aujourd’hui nous mourons avant d’avoir fait fructifier tout ce que nous avons appris. La courte durée de vie de l’espèce humaine freine son évolution culturelle ! », estime Radman. Aragon ne disait rien d’autre : « Le temps d’apprendre à vivre, il est déjà trop tard ». Pour une fois, Miro veut faire mentir le poète…

Florence Rosier
LeMonde 12 Oct 2011
*Extraits du livre Au delà de nos limites biologiques (Plon), Miroslav Radman (2011).

 
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7 janvier 2012 6 07 /01 /janvier /2012 23:50
Investir dans la surprise Comment décontaminer la culture scientifique spoliée par le corporatisme ?

Miroslav Radman de l’Académie des Sciences, professeur à l’Université René Descartes-Paris5 et fondateur de l’Institut Méditerranéen des Sciences de la Vie à Split, Croatie.

Quand on lui remit un Oscar pour l’ensemble de son œuvre cinématographique, un journaliste demanda à Robert Altmann comment il dirigeait ses acteurs et ce qu’il attendait d’eux. Il a répondu : « J’attends de mes acteurs qu’ils me surprennent et c’est pourquoi je ne peux pas leur dire comment ». Bien sûr, Altmann a préalablement bien choisi ses acteurs, en prenant des risques avec un ou deux jeunes talents pour les rôles secondaires.

Dans la recherche scientifique, la surprise caractérise et défini la véritable découverte. Alors, il faut investir dans la surprise ! Comment ? Voici quelques solutions. Commençons par un diagnostic de l’état actuel de la recherche scientifique. La stratégie du financement de la recherche par l’Union Européenne, y compris la France, est d’évidence peu productive en termes des découvertes scientifiques et innovations technologiques. Sans un changement assez radical, les éventuelles augmentations budgétaires ne mèneront pas aux ruptures innovantes espérées, mais simplement à la continuation des recherches dites « mainstream » (plus de la même chose). Que faut-il changer et comment? D’abord nous devons identifier les freins et les accélérateurs du processus de la découverte et de l’innovation, puis éliminer les premiers et développer les deuxièmes.

Les freins? À mon avis la culture corporatiste a contaminé et intoxiqué la culture scientifique. Corporatisme est devenue le parasite castrateur de la créativité scientifique, au point de la transformer, par sélection progressive, en culture de managers et de techniciens démunis de talent explorateur. Cette sélection a été tellement rapide qu’il y a aujourd’hui un sérieux danger de disparition des chercheurs créatifs - ressources humaines pour les découvertes et inventions.

Ce processus s’est déroulé parallèlement, et de façon semblable, avec l’épidémie de la culture des casinos spéculatifs dans l’économie mondiale qui a marginalisé et paupérisé les créateurs et producteurs des biens matériels et intellectuels. Sauver la recherche et les chercheurs créatifs passe donc d’abord par la décontamination culturelle de la recherche publique. Cette décontamination, il est vain de l’attendre des politiques européens qui se sont entouré d’agents du maintien du statut quo, plutôt que de connaisseurs en créativité et innovation. Ma critique n’a rien de « politique » ni de personnel (je suis assez bien traité par l’establishment) : j’écris ceci parce que je ne veux pas que retombe sur nous la honte de laisser à nos enfants une situation culturelle et financière pire que celle transmise par nos parents.

Ceux qui déterminent la politique de la recherche européenne ne sont pas à la hauteur de leur tâche. Ils sont incapables d’investir dans la surprise. Exemple ? Chose impensable pour les sportifs et artistes de haut niveau, les chercheurs reçoivent de leur propre establishment (institutions qui distribuent le financement public, national ou européen) les listes précises des recherches « finançables » sensées d’être utiles pour l’industrie, donc pour l’emploi. Ce menu des recherches désirables s’appelle « axes prioritaires ».

C’est un peu comme si le Ministère de la culture annonçait qu’il soutenait seulement les musiciens qui composent en Si bémol et les peintres qui peignent les bateaux, de préférence pétrolier et de couleur verte. Autant dire qu’on ne finance pas les innovations.

Les accélérateurs ? Commençons par définir ce qu’est une véritable découverte scientifique et une invention technologique originale. C’est une surprise et une rupture conceptuelle ou technologique. La découverte se reconnaît facilement par la nécessité qu'elle impose de créer un nouveau mot : la radioactivité, l’antibiotique, le sémiconducteur, etc.

Quand le chercheur ne peut pas décrire ce qu’il vient de découvrir avec le vocabulaire existant, c’est qu’il s’agit d’une découverte. ( Le seul visa qui m'autorise faire ces commentaires est une modeste contribution : l'introduction d'un mot – système SOS - dans le vocabulaire biologique). La France a un champion des recherches fondamentales ayant nécessité la création des nouveaux mots (opéron, répresseur, opérateur, inducteur, réplicon,..) – c’est François Jacob. Le créateur d’un nouveau terme - accepté par la communauté scientifique - reçoit souvent le prix Nobel pour le concept, la méthode ou la technologie désignée par le nouveau mot.

Il est donc impossible de rédiger un projet de recherche, à la fois original et crédible, promettant une découverte, dans le style : « Je vais découvrir quelques choses dont je n’ai aucune idée et je ne sais même pas comment ça s’appelle ». Et pourtant, même si la découverte est une surprise, par définition imprévisible, il existe des chercheurs et des lieux scientifiques qui ont une tendance chronique à accumuler les surprises. Un institut, devenu Université Rockefeller à New York, a accumulé à lui seul plus de Prix Nobel de médecine que la France. Polytechnique de Zurich (ETH) a ramassé 24 prix Nobel et le petit bâtiment du laboratoire MRC à Cambridge, neuf prix Nobel ! Pourtant, ces institutions n’ont pas investi dans un projet ou un produit.

Mais elles ont imaginé un processus vivant à créer beaucoup des projets et des produits différents pendant long temps. De véritables usines à production des surprises !

Quelle est donc la méthode de ces usines à succès? Quand j’ai demandé au Prix Nobel Max Perutz, qui dirigea pendant vingt ans le laboratoire MRC, en quoi consiste la stratégie du succès du plus productif des laboratoires de recherches biomédicales, il m’a répondu : « Il n’y a pas de stratégie ! Simplement, trouvez des chercheurs exceptionnels.

Donnez-leur les meilleures conditions de travail et de vie. Et – le plus important – laissez leur faire ce qu’ils veulent - « leave them alone ». À une réunion sur la création (avortée) d’une sorte d’Institut Rockefeller parisien, le Dr. Laurent Alexandre, membre du Conseil d’initiative, a dit « Quand les meilleurs chercheurs en France gagneront un million d’euro par an, nous aurons l’excellence scientifique ». Si cela peut sembler vulgaire à certaines oreilles, mais, au moins, le message est clair. Songez à la rémunération des champions des certains sports et arts. Pourquoi ne pas reconnaître la valeur du talent des chercheurs qui ont participé à la création de notre environnement vital ?

Évidemment, le chercheur n’est pas source du profit immédiat, mais les Becquerel, Curie, Flemming, et nombreux autres chercheurs et ingénieurs ont fait gagner bien plus d’argent que tous les plus grands sportifs réunis, sans oublier que ces grands chercheurs sont souvent les meilleurs éducateurs pour les futures générations de scientifiques. Combien cela vaut-il ? Ce n’est ni aux financiers, ni aux industriels de répondre : ils n'en savent rien ! C’est la mission éminente des politiques. Il leur revient d'acquérir le savoir nécessaire auprès de ceux qui sont compétents.

Il leur faudra aussi avoir ceci en tête: c’est n'est qu'à force d’innombrables tentatives qu'on parvient à des surprises et à des solutions. Il est donc nécessaire de financer les échecs des bons chercheurs. Personne ne comptabilise les échecs, mais si on le faisait, on verrait que là où il y a beaucoup d’échecs, il y a aussi de succès et là où il y a peu d’échecs, il n’y a pas, ou très peu, de succès.

Comme le disait Pasteur, « la chance ne sourit qu’aux esprits bien préparés » par cette patience intelligente qui se rencontre seulement chez les gens passionnés, obsédés par leur travail et prêts à supporter de nombreux échecs. À la recherche de l'inconnu les échecs sont inévitables car elles font partie constitutive du processus d’innovation. Hélas, ni les politiques, ni les financiers, ni les syndicats n’ont l’air de vouloir comprendre cette banalité.

La sélection des passionnés de la prise de risque est une clé du succès scientifique ! Mais qui doit les sélectionner et comment? Certainement pas les commissions scientifiques recrutées et instruites par les bureaucraties nationales, ou européennes, qui dissimulent derrière leurs gesticulations démocratiques une puissante médiocratie.

Or, on connaît que la médiocrité attire et génère la médiocrité et l’excellence attire et génère l’excellence. Mettre en avant des scientifiques crédibles est la seule solution. On a eu assez de la « démocrature ».

Comparé à la bureaucratie actuelle, le mécénat était bien plus ouvert. Soucieux de ne pas gaspiller leur argent, les mécènes s'entouraient de conseillers compétents.

Hélas, il n’y a plus de mécènes pour les chercheurs créatifs car, à notre époque, les mécènes et investisseurs potentiels répètent qu’ils ne donneront pas leur argent aux chercheurs « pour qu’ils s’amusent » - en travaillant ! Pourtant, c’est exactement ce qu’il faut faire. Car s'est en s'amusant, en ayant du plaisir à chercher, que les chercheurs peuvent résister aux inévitables nombreux échecs qu'ils rencontrent. Si la souffrance était la source d’innovations, les plus pauvres seraient les plus riches.

Généralement peu coûteuses, les découvertes et inventions imprévisibles sont pourtant indispensables à l’enclenchement des nouvelles industries, tout comme la source est indispensable au grand fleuve. Ces découvertes suscitent l’engagement des ressources humaines et financières aboutissant aux nouvelles industries et aux nouveaux succès économiques.

Or, visiblement, en science et technologie, nous sommes aujourd'hui « à sec », les sources des innovations se tarissent car les financements ont été réservés aux recherches appliquées. Lesquelles n'ont manifestement plus grandes choses à appliquer car les chercheurs finissent par faire le faisable au lieu de penser et réaliser l’impensable.

Avant de suggérer des changements, il est utile de bien distinguer la nature du processus de la découverte de celle du développement de son application, puis, ensuite, de l’exploitation industrielle, car, pour chacune de ces étapes, les conditions optimales sont complètement différentes.

La création de conditions stimulant les surprises, nécessite de laisser une liberté quasi totale aux improvisations continuelles des chercheurs aventuriers, passionnés et patients. La « focusion » (une orientation ciblée) si chère aux investisseurs et industriels est contreproductive à cette étape du processus.

Au contraire, l’application d’une invention nécessite une stricte « focusion » et la fabrication du produit final une discipline maximale afin de reproduire fidèlement chaque échantillon. Le chercheur créatif serait un piètre industriel.

Et la réciproque est toute aussi vraie: la culture industrielle a prouvé de manière spectaculaire son inefficacité à découvrir, voire à innover. Les trois géants de l’industrie pharmaceutique Pfizer, Glaxo et Aventis dépensent, d’après eux environ 15 milliards d’euro par an en recherche et développement ! Combien de prix Nobel et combien des médicaments vraiment nouveaux sont sortis de leurs laboratoires ces dix dernières décennies ? Zéro.

Pourtant, les politiques ont invité les financiers, avides de gains rapides, et les industriels, soucieux de produire des biens pour les marchés existants, à mettre en place la stratégie du financement des innovations par la recherche publique !

Étant incompétents pour cette tâche, ils ne se rendent pas compte qu’ils sont en train de détruire la seule source d’innovation qui les ferait survivre dans la compétition internationale. En revanche, une fois la découverte établie, ils sont indispensables pour l’exploiter et donner en retour une partie de leur profit au laboratoire innovateur.

Nous, les chercheurs académiques, sommes tout aussi incompétents à exploiter nos découvertes que les industriels et financiers le sont à les faire surgir ! Il y a 20 ans le coût d’un brevet d’invention provenant d'un laboratoire public était 10 fois moins élevé que celui d'un brevet provenant de la recherche industrielle ! Cette différence a dû encore augmenter.

Pourtant, l’Agence Nationale pour la Recherche (ANR) –  dernière fierté gouvernementale crée pour stimuler l’excellence scientifique – nous demande de remplir d'interminables formulaires faisant état d'un « business plan » qui doit prévoir où en seront les résultats de nos recherches dans 6, 12 et 18 mois. Nous devons aussi prédire quel serait le revenu de l’exploitation industrielle des résultats futurs par une « étude du marché ».

Autrement dit, l’ANR nous demande de faire le travail des industriels et des commerciaux, alors même que les résultats des recherches proposées ne sont pas encore connus ! C’est une insulte à l’intelligence qui mène à la sélection des chercheurs les plus dociles ou pire – des businessmen de la recherche stérile. Une fois posé ce diagnostic, qui n’engage bien sûr que moi, voici les quatre stratégies thérapeutiques que je propose pour soigner ce grand mal:

(1) Stimuler l’émergence de l’excellence scientifique par la récompense immédiate du succès naissant (ce qui était l’intention, oubliée par le Comité Nobel, du testament d’Alfred Nobel :  récompenser la plus importante découverte « de l’année écoulée »),
(2) Soutien direct à l’excellence existante,
(3) Financement de projets ciblés, offerts « aux enchères » aux candidats financiers intéressés,
(4) Création de nouveaux lieux d’excellence scientifique.
Aucune de ces propositions ne requiert le travail de commissions spécialisées, mis à part le point 3 qui peut éventuellement nécessiter la rédaction élaborée de projets déjà sélectionnés par les financiers intéressés.
(1) On utilise la sélection des chercheurs ou laboratoires à récompenser immédiatement - qui a été déjà faite par trois experts anonymes pour les revues scientifiques - de la façon suivante : dès que le chercheur reçoit la preuve que son travail est accepté par la revue scientifique, il/elle envoie ce téléfax au Ministère (ou l’institution assignée par le Ministère). Là, une seule personne suffit pour appliquer une règle simple : envoyer directement au chercheur/laboratoire, comme soutien à la continuation du travail qui vient d’être accepté par les meilleurs spécialistes mondiaux, une somme établie en fonction du « poids scientifique» (facteur d’impact) de la revue scientifique. D’après ce « poids » de la revue, la récompense pourrait aller de mille euros à 300 mille euros, voire plus, pour stimuler la poursuite de cette recherche et, en général, favoriser les recherches qui aboutissent à la publication dans les revues de haut niveau. Cette méthode est « anti-mandarinat » car elle permet la révélation des talents, jeunes ou vieux, indépendamment du passé du chercheur. Ce soutien mérité durera aussi longtemps que le chercheur aura des succès. Il pourra se plaindre un jour de malchance mais pas d’injustice. D’ailleurs, les fautes dans l’évaluation du travail scientifique par les revues scientifiques sont rares.
(2) Pour soutien direct à l’excellence existante, les célèbres fondations américaines McArthur et Howard Hughes Medical Institutes (HHMI) sont exemplaires. La fondation McArthur cherche les « génies » et leur accorde (personnellement) 500 mille dollars pour faire ce qu’ils veulent sans demander de comptes; tandis que le HHMI , lui, cherche les meilleurs laboratoires et leur offre un financement quasi illimité sur 5 ans. À terme, on fait le bilan et le financement est soit renouvelé, soit interrompu. Autant dire que l’excellence productive est ainsi maintenue et stimulée !

À la rigueur, les stratégies (1) et (2) ne nécessitent pas la rédaction de dossiers de projet, ni le travail de commissions. Ce serait un immense progrès, car, à de rares exceptions que je connais et respecte, les chercheurs qui acceptent de faire partie de ces commissions sont généralement incompétents (les plus compétents refusent d'y participer par manque de temps libre).
(3) Tout chercheur désireux de résoudre un problème de société brûlant, ou un problème industriel (projets stratégiques et  recherche orientée par une mission), pourrait soumettre ses projets aux « enchères » de politiques, d'industriels et de financiers réunis en colloques spécialement dédiés à cette tâche (des sortes de foires de la recherche).
(4) Contre le danger d’extinction des chercheurs créatifs et pour créer de nouvelles cultures de la créativité scientifique, il est important de concentrer les chercheurs créateurs dans les « clubs » permanents ou éphémères. Comme sont les campus anglo-saxons avec leurs « faculty clubs ». Les grands physiciens du début du XXe siècle et des biologistes moléculaires dans les années 1950-60 – quand ces sciences sont nées où ont connu leur renaissance – se rencontraient régulièrement et longuement en petites groupes conviviales. Grâce au succès survenus dans ces lieux d’excellence intellectuelle il y a eu l’explosion de ces sciences. Les chercheurs devenus trop nombreux se sont perdus de vue et la qualité innovante de leurs recherches a commencé à baisser : le prix du succès !

Il serait donc utile de créer de nouveaux lieux académiques attractifs pour faire séjourner ensemble les chercheurs motivés, sans programmes organisés – simplement pour se parler des questions qui les passionnent. Le rôle de ces lieux serait de devenir les usines à projet originaux et les épicentres de réseaux de collaborations motivées par les contacts personnels (plus tôt que par le pragmatisme visant à satisfaire les menus composés par la bureaucratie de l’UE).

Je citerais pour exemple de nouveau lieu de rencontres et de concentration de l’excellence scientifique - et bientôt aussi artistique - l'Institut Méditerranéen des Sciences de la Vie (MedILS, HYPERLINK "http://www.medils.hr/"www.medils.hr), créé à Split sur la côte Adriatique en Croatie à l’aide du Gouvernement Croate et de donations des 28 sociétés Croates. Avec un minimum des moyens, une vingtaine des chercheurs réunis à MedILS il y seulement deux ans publient déjà (par chercheur ou par euro) mieux que n’importe quel institut européen. Les projets ont été crée sur place pendant les écoles d’été (une dizaine par an) par les chercheurs entre 23 et 70 ans provenant du monde entier: seuls projets véritablement nouveaux passent. Chaque été il y a une école scientifique pratique pour les enfants de 8 à 14 ans. On espère que les réunions entamées entre chercheurs, artistes et journalistes scientifiques à MedILS deviennent une future tradition. À MedILS, on est logé et nourrit sur place pour maximiser les interactions intellectuelles : c’est une ambitieuse initiative pauvre en moyens mais riche en liberté de penser et de créer.

On peut espérer que la crise financière actuelle nous oblige à accomplir des changements indispensables à la compétitivité économique, laquelle repose pour une très large part sur les innovations scientifiques et technologiques. La présente analyse des freins et des accélérateurs de la découverte scientifique pourrait alors servir d’amorce à une réflexion interdisciplinaire sur les changements à mettre rapidement en oeuvre. Elle pourrait être l'oeuvre d'une réunion des conseillers scientifiques des Présidents des pays de l’UE avec les chercheurs champions de la science et de l'innovation en Europe. Accueillir ce colloque serait un bon emploi du MedILS.

Mon message principal est: on connaît bien la méthode à faire surgir les découvertes et les inventions qui ne vieillit pas - la liberté à créer "sans but lucratif" – qui seule, avec un peu de patience, crée des industries nouvelles et lucratives. Pour la société, c'est l'assurance-vie à long terme.

 

 

 

 

 
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7 janvier 2012 6 07 /01 /janvier /2012 23:44
Miroslav Radman.
Directeur de recherches à l’Inserm, ce biologiste cellulaire franco-croate entend élaborer la pilule antivieillissement.


Au risque de l’indélicatesse, commençons par son âge. 67 ans. C’est jeune ? C’est vieux ? Il s’en fiche pas mal, il compte bien vivre soixante-sept ans de plus, et en pleine forme, tant qu’à faire. Reste à régler un léger détail, mettre au point la pilule antivieillissement. Car Miroslav Radman assure avoir trouvé la piste qui mènerait à l’élixir de jouvence. On aurait de fait pu remiser l’affaire au rayon élucubrations d’un savant fou égaré dans un délire d’immortalité, si ses références n’étaient des plus sérieuses. CV très raccourci : biologiste cellulaire franco-croate, chercheur à l’Inserm, prof à la fac de Necker, membre de l’Académie des sciences, dans le peloton des nobélisables. Et néanmoins «vieux déconneur» revendiqué. Aujourd’hui tout à sa quête du Graal : «Vivre plus longtemps, et surtout vivre mieux.» Cent cinquante, cent quatre-vingts ans d’espérance de vie.

Comment s’y prend-on pour atteindre un âge à côté duquel Jeanne Calment aurait fait figure de jeunette ? En mécanicien de l’organisme, pragmatique dépourvu de toute motivation religieuse ou philosophique, Radman compare le vieillissement à une voiture dont les pièces se détraquent l’une après l’autre. Pareil chez l’homme, organe après organe. L’idée serait de prévenir l’usure du corps grâce une potion antirouille qui protégerait les cellules de la corrosion du temps. En ingrédient miracle, une bactérie répondant au doux nom de Deinococcus radiodurans. Un microbe increvable capable de ressusciter en reconstituant son génome. En poussant les recherches, ce pourrait être «le petit grain de sable empêchant le processus de dégénérescence lié à l’oxydation de nos cellules». La clé de la prolongation de la vie, mais aussi d’une médecine préventive capable de ralentir l’apparition des maladies liées à l’âge, à commencer par le cancer.

Imaginons un instant ce «vivons vieux, vivons heureux». Une société de sémillants centenaires, des Dorian Gray à tous les coins de rue, le vieillisme terrassant le jeunisme. Une pub pour les assurances grandeur nature. Barjavel en vrai, Nicolas Flamel exaucé. Alors, eurêka ou au secours ? Les résistances à son projet, Radman les connaît aussi bien que sa première formule de biochimie. A quoi ça sert de vivre plus longtemps ? Est-ce bien naturel, d’abord ? On va s’ennuyer, non ? Plus on est vieux, plus on est con ? Il a ses réponses, qu’il expose dans un livre grand public publié au printemps, autant hymne à la longue vie qu’appel à financer son grand œuvre. «En cent cinquante ans, on a bien doublé l’espérance de vie, alors pourquoi ne pas aller plus loin ?» oppose l’audacieux aux rétifs. Ou «pourquoi quelqu’un de nouveau serait-il mieux que quelqu’un qui a vécu» ? Ou encore, sur le risque de crétinisation avec l’âge : «L’important, c’est de continuer à apprendre jusqu’au bout.»

Retour sur Terre et bienvenue dans la grisaille de la fac de médecine de Necker à Paris, aux trois quarts dépeuplée pour cause de désamiantage imminent. Au deuxième étage, des labos, un bureau. Y déboule un roc en polo blanc et veste noire, la tignasse plus sel que poivre. En retard (le RER) et en colère. Exaspéré de devoir passer ses journées à jouer les commerciaux auprès des instances d’évaluation pour décrocher des crédits plutôt qu’à sonder ses éprouvettes. Les présentations sont à peine faites qu’il tonne contre ces «parasites de capitalistes», ces «bureaucrates stérilisants» - espèce semblant concentrer sur elle tout son ressentiment, l’homme se révélant par ailleurs d’une amabilité irréprochable. «On nous demande de vendre ce qu’on trouve avant même d’avoir trouvé quoi que ce soit. C’est soit idiot, soit obscène. On ne peut quand même pas décréter la découverte de la radioactivité avant de l’avoir trouvée !» «Miro» (son surnom pour tous), joueur dans l’âme, ne conçoit la science que comme une grande «recherche de surprises». Il s’afflige du manque de «ruptures», de «percées», de «vision», se désole du conservatisme ambiant. «En France, plus on s’attaque à une question d’envergure, donc risquée, moins on a de chances d’être financé», confirme son confrère et allié Philippe Even, ex-doyen de la fac de Necker. «Mais Miro, c’est un esprit libre, un aventurier, il s’en fout de gravir une colline avec une canne ! Son truc, c’est de partir à l’assaut de l’Annapurna.»

L’expédition longévité lui coûterait un demi-million par an. Il compte surtout sur le financement privé. Axa est dans la boucle, «un mécène suisse» s'est montré intéressé. De quoi nourrir son rêve d’un labo indépendant, quelque part en Méditerranée. Le choix n’a rien du hasard. Epinglée dans son bureau, une photo comme une fenêtre ouverte sur son enfance croate. La petite île de Hvar, au large de Split, qui l’a vu grandir les pieds dans l’eau. Au deuxième plan, la mer qu’il a écumée avec son père, pêcheur, fervent communiste mort à 94 ans. Un monde à des années-lumière de sa vie française.«Je suis né devant l’horizon. Ici, il n’y a que des murs. Tous les jours, je me demande : "Qu’est-ce que je fais là, est-ce que ce que je fais est important?"» L’exigence érigée en autodiscipline. Toujours se maintenir au-dessus - des contingences du quotidien, du carriérisme, de la «prostitution professionnelle»… Il tient ça de ses parents. «Pauvres, mais fiers. Ils avaient une classe, une intelligence naturelles. Toujours capables d’expliquer le pourquoi des choses.» Jeune, il se rêve biologiste marin. Ce sera biologiste tout court, pour les mystères de l’ADN. Etudes à Zagreb, Bruxelles où il apprend le français «à l’oreille» puis Harvard, grâce à une bourse d’élite. Prof d’université à 28 ans, reconnu à 30 pour ses découvertes sur les systèmes de réparation de l’ADN et les mutations génétiques qu’ils induisent.

De la Croatie, où il a fondé un centre de recherches (l’Institut méditerranéen pour les sciences de la vie, logé dans une ancienne résidence de Tito) il a gardé l’accent et le goût de la musique. «On chantait tout le temps. Ce devait être une manière de dire : "C’est fantastique de vivre."» Il chante encore, grattouille la guitare. Son côté tsigane. Sa femme, serbe, est musicologue. Ils habitent un pavillon à Gentilly, ont trois grands enfants, artistes - côté théâtre, design, peinture.

La France reste son port d’attache. On lui a fait des ponts d’or ailleurs, ses collègues exilés en Suisse ou en Angleterre gagnent deux, trois fois plus que lui, mais non. Bon vivant attaché au «savoir-vivre français» comme une bernique à son rocher. Il préfère «participer au changement plutôt que déserter» et ne lâcherait pour rien au monde son équipe, recrutée à sa manière : «Nourrir la créativité.» On aura compris qu’il cultive la sienne. Etre regardé de travers par les comités d’éthique ou passer pour un illuminé auprès de certains de ses confrères, n’est pas pour lui déplaire. «J’aime chatouiller, je me provoque moi-même. Si je m’ennuie, je meurs.» Mourir, Miro ? Allons donc. Un jour peut-être, mais dans longtemps.

Miroslav Radman en dates

30 avril 1944: Naissance à Split, en Croatie.

1973: Enseigne à l'Université libre de Bruxelles

1983: Chercheur au CNRS.

1996: Prend la nationalité française.

1997: Prof de biologie cellulaire à la Faculté de Médecine René-Descartes.

2002 : Elu membre de l’Académie des sciences.

2003: Grand Prix Inserm de la recherche médicale.

2011: Au-delà de nos limites biologiques : les secrets de la longévité (Plon).


Par CORDÉLIA BONAN
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7 janvier 2012 6 07 /01 /janvier /2012 23:38
Graal. Prolonger notre existence de cent ans, c'est le défi de Miroslav Radman, l'un des plus grands généticiens de la planète.

«Ce matin, en vous levant, vous ne saviez pas que vous alliez vivre six heures de plus », nous lance d'entrée de jeu Miroslav Radman. Devant nos mines interloquées, le chercheur en génétique moléculaire enchaîne : « Sans que l'on sache pourquoi ni comment, l'espérance de vie de l'espèce humaine rallonge de six heures par jour. Et l'on peut accélérer le processus ! » Tignasse en bataille et faux air de Pedro Almodovar, le professeur Radman est l'un des plus grands spécialistes de l'ADN. Dans son laboratoire parisien à la faculté de médecine de l'université René-Descartes à Paris, les microscopes électroniques sont alignés comme des batteries de canons sur le pont d'un navire. Ce fils de pêcheur croate, né à Split il y a soixante-sept ans, s'est mis en tête de percer le secret de l'immortalité. Pas moins ! Tel un Christophe Colomb de la science, Miroslav Radman explore la chimie du vieillissement en empruntant de nouvelles routes. Et ce qu'il a découvert pourrait bien révolutionner l'humanité.

« J'ai appris à lire à 4 ans, en déchiffrant sur la coque le nom des bateaux qui rentraient au port. Aussitôt, je suis devenu un prince aux yeux de mes tantes illettrées. Je leur lisais les nouvelles dans le journal. »

Courtisé par les plus prestigieuses universités américaines, c'est en France que ce surdoué a jeté l'ancre. Après trente ans de recherche au CNRS puis à l'Inserm, Miroslav Radman est convaincu d'avoir trouvé le chemin vers l'élixir de jouvence.« C'est en décortiquant une étrange bactérie que j'ai acquis la conviction qu'il devenait possible de prolonger la vie humaine, en bonne santé, bien au-delà de ce qui est imaginable aujourd'hui. » Une aventure que le biologiste, devenu lui-même immortel depuis qu'il est entré à l'Académie des sciences, raconte dans un livre vivifiant (1), dont Le Point publie en exclusivité les extraits (lire pages suivantes).

Cette bactérie qui recèlerait, comme une poignée d'autres bestioles microscopiques, l'arme contre le vieillissement, c'est la « bactérie du corned-beef » découverte en 1956 dans des conserves de viande stérilisées à coups de rayons gamma. Une coriace capable de résister à des radiations 10 000 fois supérieures à la dose mortelle chez l'homme. Au point que certains se sont même demandé si Deinococcus radiodurans, c'est son nom scientifique, n'était pas venue de l'espace ! Ayant voyagé sur une météorite, elle aurait été irradiée et totalement desséchée, ce qui expliquerait sa phénoménale résistance à la déshydratation.« En plein désert, brûlée par les rayons du soleil, Deinococcus peut, grâce à une seule goutte de pluie, ressusciter des dizaines, peut-être des centaines d'années plus tard », s'enthousiasme le chercheur dont les yeux pétillants accrochent le regard presque autant que son polo rose fuchsia.

Quel est le secret de la bactérie du corned-beef ?« A partir d'un état de mort clinique, elle ressuscite en s'autoréparant grâce à un jeu de deux copies de son génome. Si vous avez sous la main plusieurs puzzles identiques avec des pièces manquantes, vous pouvez en les utilisant tous en faire un qui soit complet. La difficulté est de remettre en ordre des centaines de fragments d'un génome pulvérisé par la radiation, ce que Deinococcus radiodurans parvient à faire en trois ou quatre heures », explique le biologiste en mimant l'opération de ses mains.

Botte secrète. Les protéines mécanos qui rafistolent le puzzle sont à l'oeuvre dans tous les organismes vivants. Elles devraient donc normalement nous protéger contre la rouille moléculaire provoquée par les radicaux libres. Alors, pourquoi ne font-elles pas le boulot chez nous ?« Le problème est que ces protéines sont aussi victimes de la corrosion et deviennent moins efficaces. » La botte secrète de Deinococcus, c'est un cocktail de molécules qui lui permet de blinder ses enzymes réparatrices contre la rouille moléculaire. « Nous disposons aussi d'une protection antioxydante - sans elle nous serions cramés avant même de pouvoir nous reproduire -, mais en quantité insuffisante pour vivre aussi longtemps que nous le souhaiterions. » Une fois les pièges antiradicaux identifiés, le professeur Radman envisage de tester dès que possible cet élixir chez la souris.«Ce sera le grain de sable qui viendra ralentir, sinon arrêter, le tic-tac de notre horloge biologique. D'ici à une dizaine d'années, nous pourrions disposer d'un "vaccin" qui nous prémunisse individuellement contre le vieillissement et les maladies qui l'accompagnent. »

Depuis deux ans, Miroslav Radman toque à la porte des instances nationales et européennes de la recherche, en expliquant qu'il a besoin de 1 à 3 millions d'euros pour poursuivre ses travaux.« Leur réponse ? Le vieillissement est un processus très complexe, ce que vous dites est trop simple, ça ne peut pas marcher. Les scientifiques qui siègent dans les instances d'évaluation sont des ultraspécialistes, ils ne comprennent pas pourquoi, à 60 ans passés, je veux changer de sujet de recherche alors que je pourrais prospérer dans le domaine qui m'a fait connaître : la réparation de l'ADN. Le système est hostile aux scientifiques qui refusent de creuser dans le même trou ! » C'est pour pallier « l'incompétence des instances d'évaluation reponsables du déficit d'innovation en Europe » que Radman a créé à Split l'Institut méditerranéen pour les sciences de la vie,« une ONG qui cultive la liberté de la recherche ».

Chercher là où les autres ne cherchent pas, c'est ce qui intéresse par-dessus tout Miroslav Radman. Une habitude qui remonte à son adolescence quand, embarqué comme rameur sur le bateau de son père, il partait pêcher dans les zones où les autres n'allaient pas. Plus tard, c'est ainsi qu'il remontera dans ses filets ses trois découvertes qui figurent aujourd'hui dans les manuels de biologie.« Le dirigisme étouffe la science, ce n'est pas aux politiques, ni aux industriels, de fixer un cap aux chercheurs, s'énerve celui qui a grandi dans l'ex-Yougoslavie de Tito.Chaque grande découverte est une surprise aussi pour son découvreur. C'est en partant vers l'Inde que Christophe Colomb a découvert l'Amérique. »

Nouveau défi. Mais, au fait, à quoi nous servirait de vivre cent cinquante ou cent quatre-vingts ans ?« Cela nous permettrait d'exploiter le fantastique potentiel de notre cerveau ! L'homme a surdéveloppé ses capacités cérébrales, au point qu'aujourd'hui nous mourons avant d'avoir fait fructifier, avec sagesse, tout ce que nous avons appris. La courte durée de vie de l'espèce humaine freine son évolution culturelle. »

En attendant de mettre au point son élixir de jouvence, le chercheur planche sur un test qui permettrait, à partir de quelques gouttes de sang, de prédire le destin biologique de chaque individu.« En connaissant le stade de vieillissement de nos cellules et de chacune de nos protéines, on pourrait essayer de mettre en oeuvre un programme de prévention personnalisé qui ralentisse la corrosion de l'organisme. » Un nouveau défi qui, pour Miroslav Radman, n'a rien d'insurmontable. « Quand, à 1 mille de la côte, mon père lançait la ligne de pêche par-dessus la barque, je devais maintenir l'embarcation exactement au même endroit, malgré les variations infinies des vitesses et des directions du vent et des courants. La complexité de cette tâche n'a jamais trouvé d'équivalent plus tard, même dans mes recherches scientifiques ! »

1. « Au-delà de nos limites biologiques», de Miroslav Radman, avec Daniel Carton (Plon)

Le Point, no. 2020 - Société, jeudi 2 juin 2011, p. 58,59,60,61,62
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