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3 octobre 2017 2 03 /10 /octobre /2017 05:27

Le Levothyrox est-il trop prescrit ?

MAËL LEMOINE /

Professeur de philosophie des sciences Le 02/10

Près de 3 millions de Français prennent tous les jours du Levothyrox.

Un médicament pour la thyroïde qui semble être prescrit pour des cas qui ne le justifient pas toujours.

Les Français ont découvert deux choses cet été sur la santé de leur thyroïde.

La première, c’est qu’on traite l’hypothyroïdie par le Levothyrox, un médicament dont le moindre changement de dose produit des effets secondaires importants.

A ce propos, l'ancienne formule est de nouveau disponible depuis ce lundi 2 octobre.

La deuxième, c’est qu’on traite ainsi 3 millions de Français, dont 2,4 millions de femmes.

Par comparaison, la gastro-entérite motive chaque année au maximum 2,5 millions de Français à consulter un médecin, et moins de 1 million de personnes sont en cours de traitement pour un cancer.

Près de 3 millions de patients en France, c’est beaucoup.

Un récent article du «Monde» rappelle que les ventes de ce médicament en France ont été multipliées par neuf depuis 1990.

Pour un sociologue de la santé ou pour un philosophe des sciences, c’est largement assez pour soupçonner une médicalisation abusive.

Mais soupçonner n’est pas démontrer, et démontrer n’est pas l’affaire d’une tribune.

Maladie ou signe anormal

Environ 3 millions de Français prennent donc quotidiennement du Levothyrox, un substitut de synthèse à la thyroxine, hormone produite par la thyroïde.

C’est une nécessité pour 40.000 personnes qui ont subi une ablation de cette glande.

C’est aussi un traitement contre le cancer de la thyroïde, qui touche quelques dizaines de milliers de personnes, et contre la maladie d’Hashimoto, qui en touche autant.

Au-delà de ces chiffres, il devient beaucoup plus difficile de déterminer combien de personnes sont concernées par les diagnostics qui justifient ce traitement : une fraction des patients souffrant d’un goitre, les femmes enceintes souffrant d’hypothyroïdie, et quelques autres situations.

Pour en rendre compte, il faut s’intéresser à la différence qui existe entre un diagnostic de maladie et un signe anormal.

Ce n’est pas une distinction inventée par la philosophie des sciences médicales. C’est une distinction posée par les médecins.

On traite en principe une maladie, pas un signe anormal : car d’autres maladies différentes, voire des états transitoires qui n’ont rien de pathologique, peuvent le présenter.

TSH et thyroxine

Malgré les apparences en effet, l’hypothyroïdie n’est pas le nom d’une maladie, mais celui du résultat d’un examen biologique associant un taux bas de thyroxine et un taux élevé de thyréostimuline (TSH).

Au sens strict, elle désigne le premier, pas le second, qui est une réaction compensatoire de l’organisme. Il est possible de présenter l’un et l’autre de ces deux signes sans pathologie sous-jacente.

C’est sans doute fréquent.

Lorsque le taux de thyroxine est bas, la personne qui vient consulter présente souvent des symptômes divers de fatigue, constipation, prise de poids et insomnie.

Ces symptômes ne sont naturellement pas spécifiquement associés à un taux bas de thyroxine.

Il existe aussi beaucoup de situations dans lesquelles un taux élevé de TSH n’est pas associé à un taux bas de thyroxine.

Le Levothyrox doit être prescrit soit dans les hypothyroïdies, soit dans les circonstances, associées ou non à une hypothyroïdie, où il est nécessaire de freiner la TSH.

En bref, ce médicament utile, voire indispensable, ne présente clairement aucune pathologie dans laquelle il est indiqué, seulement des circonstances où un signe se présente.

On peut donc apprécier comme on veut ou presque cette nécessité.

Par exemple, combien de Françaises sous traitement présentent-elles un tableau qui associe un dosage de TSH légèrement au-dessus de la norme, un dosage de thyroxine normal ou presque, et des signes cliniques de fatigue, surpoids ou dépression ?

On peut aussi se demander combien de personnes, effrayées par le cancer de la thyroïde, pensent prendre de la levothyroxine préventivement.

Enfin, il faut souligner que la thyroxine régule le métabolisme et limite la prise de poids.

Comme le Médiator en son temps.

Sous contrôle Cette tribune ne constitue pas une accusation, mais une demande d’éclaircissement.

On ne demande pas quelles stratégies de précaution peuvent motiver un traitement par Levothyrox, mais ce qui dans les faits en motive la prescription massive.

Il s’agit de prendre conscience d’un problème.

La polémique sur la modification de la formule du Levothyrox révèle que 3 millions de nos concitoyens sont sous le contrôle d’un médicament hormonal très sensible dont l’impact peut être considérable sur leur vie quotidienne, même s’il ne s’agit peut-être pas d’un danger vital.

Une étude récente du «New England Journal of Medicine» avance le chiffre de 9 personnes sur 10 traitées sans signes cliniques majeurs et sans bénéfice thérapeutique avéré.

Un philosophe des sciences est incompétent pour établir quelle proportion de nos concitoyens aurait mieux fait ou ferait mieux de se passer de Levothyrox. Il peut suggérer que soient collationnées et rendues publiques les circonstances qui ont le plus fréquemment motivé la prescription de ce médicament.

Maël Lemoine est professeur de philosophie des sciences

Le Levothyrox est-il trop prescrit ?

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Published by Jean-Pierre LABLANCHY - CHRONIMED - dans Métabolisme
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