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26 mars 2017 7 26 /03 /mars /2017 11:01

Pour la seconde fois, des chercheurs publient une vaste étude dans Science qui tente d'évaluer la part du hasard dans la survenue des cancers.

ONCOLOGIE.

La plupart des cancers sont-ils dus au hasard ?

La question est relancée dans la revue Science par une équipe de biostatisticiens de l'université Johns Hopkins (Baltimore, États-Unis). Il y a tout juste deux ans, dans la même prestigieuse revue, ils affirmaient que plus des deux tiers des 14 millions de cas de cancer qui se déclarent chaque année dans le monde étaient dus "à la malchance" ("bad luck").

L'expression un brin racoleuse choisie par les auteurs (ou l'éditeur ?) avait été vivement critiquée, tout comme la méthodologie employée.

Ce 23 mars 2017, les chercheurs réitèrent : la plupart des cancers seraient bien plus dus à des "erreurs" lors de la division cellulaire qu'à des facteurs héréditaires (prédisposition génétique) ou environnementaux (alcool, tabac, pollution, etc.).

Les erreurs cellulaires à la base de la maladie "Chaque fois qu'une cellule normale se divise et copie son ADN pour produire deux nouvelles cellules, elle fait de nombreuses erreurs", explique Cristian Tomasetti, professeur adjoint de biostatistiques au centre du cancer de l'université Johns Hopkins.

Ces copies erronées "sont des causes importantes de mutations génétiques responsables de cancer, et ce facteur a été sous-estimé comme cause majeur de cette pathologie", ajoute le chercheur.

"La plupart du temps ces mutations sont inoffensives mais parfois elles se produisent dans un gène qui déclenche un cancer", précise le Dr Bert Vogelstein, codirecteur du même centre, lors d'une conférence de presse.

Pour évaluer la proportion de tumeurs cancéreuses provoquée par ces erreurs, les chercheurs ont développé un modèle statistique permettant de faire tourner les données épidémiologiques au regard du nombre moyen de divisions cellulaires dans chacun des organes potentiellement touchés par le cancer.

Autrement dit, ils ont observé la corrélation entre la fréquence des divisions cellulaires dans un organe donné et l'incidence du cancer pour ce même organe.

En tout, les données de 17 types de cancer ont été pris en compte dans 69 pays différents : elle concernent au total 4,8 milliards de personnes.

Ils se sont également servis des données génomiques dénombrant les mutations dans chaque organe.

Selon leurs conclusions, sur l'ensemble des cancers observés, 5% des mutations en cause seraient dues à des facteurs génétiques héréditaires, 29% à des causes environnementales... et 66% à des mutations sans autre cause que le renouvellement naturel des cellules.

Certains organes plus sensibles que d'autres

Mais tous les cancers ne sont pas égaux. Certains organes seraient moins sensibles aux facteurs environnementaux avec une fréquence de division très élevée, et vice versa. Ainsi, selon le modèle statistique des chercheurs, 77% des cancers du pancréas résultent d'une erreur aléatoire de l'ADN, tandis que 18% sont dus à d'autres facteurs comme le tabac ou l'alcool et 5% à l'hérédité.

À l'inverse, la plupart des cancers du poumon (65%) seraient déclenchés par le tabagisme, contre 35% par des erreurs de copie de l'ADN.

Pour les cancers de la prostate, du cerveau et des os, 95% seraient dus à cette erreur de copie imprévisible.

Le schéma décrit pour 17 types de cancer le pourcentage de mutations attribuables aux trois facteurs de risque : prédisposition génétique héréditaire, mutations dues à des erreurs lors de la division des cellules (hasard) et les facteurs environnementaux (alcool, tabac, pollution, etc.)

En réalité, ces travaux n'évaluent pas le risque de cancer, comme le rappelait le statisticien Avner Bar-Hen à la sortie de la première étude ; ils posent une question : pourquoi certains organes ou tissus sont-ils plus enclins à développer des cancers que d'autres ?

En effet, une fois pris en compte le "hasard" dans l'apparition de la maladie, que peut-on en faire ?

Par définition pas grand-chose, le hasard ne se maîtrise pas.

En revanche, connaître la dynamique et la fréquence des divisions cellulaires dans tel ou tel organe au regard de leur sensibilité à des facteurs environnementaux ou héréditaires apporte une connaissance fondamentale dans le mécanisme d'apparition de la maladie.

Cela pourrait, par exemple, permettre d'améliorer des protocoles de dépistage.

Plusieurs spécialistes interrogés en 2015 saluaient ainsi l'étude pour son "regard neuf".

Nombreux aussi étaient ceux qui mettaient en garde contre le risque de décrédibiliser aux yeux du public les politiques de prévention sur les facteurs environnementaux liés aux cancers.

Les chercheurs sont prudents Cette fois, les auteurs sont bien plus vigilants. Outre l'abandon de l'expression "pas de chance", ils insistent sur l'importance des facteurs environnementaux :

"Nous devons continuer à encourager le public à éviter des agents chimiques cancérogènes ou des modes de vie qui accroissent leur risque de développer des mutations cancéreuses", fait valoir le professeur Vogelstein.

"Ils ont fait ça bien cette fois", confirme au site Statnews le Dr Otis Brawley médecin chef de la Société de cancérologie américaine.

"Avec leur première publication, ils avaient mis en colère beaucoup de gens engagés dans la prévention du cancer et semé le trouble chez bon nombre de personnes", en laissant l'impression que la plupart des cancers étaient au-delà de toute prévention.

"Mais quelqu'un de raisonnable peut lire cette étude et savoir que la prévention n'est pas inutile", ajoute-t-elle

Ces travaux rappellent néanmoins une chose simple : que le cancer est en partie une maladie du vieillissement.

Plus on vit longtemps, plus les risques sont importants. En particulier dans certains organes qui présentent un nombre de divisions plus élevé que d'autres.

Or plus le nombre de mutations aléatoires est élevé, plus le risque d'avoir un cancer est important. À la publication de la première étude, le Pr Dominique Lombardo, directeur du centre de recherche en oncobiologie de Marseille (Inserm) avait bien résumé la situation pour Sciences et Avenir :

"Évidemment, si vous prenez des cancers dont les origines génétiques sont très peu ou pas connues, il est facile d'attribuer leur apparition au hasard... jusqu'au jour où l'on va découvrir qu'effectivement, tel ou tel type de mutation est bien impliquée dans le développement de cette tumeur.

La part de hasard existe forcément, reconnaît-il, mais le rôle de la recherche est justement d'en réduire l'étendue plutôt que de simplement la constater."

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Published by Jean-Pierre LABLANCHY - CHRONIMED - dans Concept
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