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23 décembre 2016 5 23 /12 /décembre /2016 10:34

Que nous apprend la gestion du pic de pollution sur la manière de motiver nos équipes ?

C'est la question que je soulevais mercredi dans timetosignoff.fr, et qui a suscité de riches commentaires.

L'occasion de développer ici un peu plus longuement ce point de vue, et d'essayer d'en tirer quelques leçons de management...

L'expérience de la circulation alternée à Paris reprend aujourd'hui, mais nous en avons eu la semaine dernière quatre jours successifs.

Bilan le mercredi (deuxième jour) : 375 km de bouchons, contre 265 un jour ordinaire. Le jeudi, 415 km !

Non seulement on ne peut pas dire que la circulation alternée ait produit les effets escomptés, mais, apparemment, la circulation a été pire qu'un jour normal.

Certes, le RER B, tombé en panne le mardi, était encore ralenti le mercredi (mais plus le jeudi). Alors, comment expliquer ce paradoxe ?

Le choix de polluer Première hypothèse : une sorte d'effet d'aubaine.

Le jour pair, les propriétaires de plaques paires qui n'auraient pas, normalement, pris leur voiture, se disent que -- puisqu'il n'y aura aucune voiture impaire sur la route -- la circulation va être très fluide.

Comme ils anticipent par ailleurs des transports en commun bondés, cela conduit un peu plus de voyageurs que d'habitude à choisir la voiture.

Evidemment, comme toujours avec ce genre de calcul, si tout le monde fait le même raisonnement, il s'effondre dans des kilomètres de bouchons.

Mais cette explication ne semble pas suffire. Si vous avez, comme moi, circulé les jours où votre plaque vous le permettait, vous avez sans doute remarqué que le nombre de plaques "opposées" (paires les jours impairs, et vice versa) ne semblait pas, à première vue, sensiblement inférieur à la moitié des véhicules.

Et on peine à croire qu'un effet sur une petite partie de la moitié des conducteurs suffise à expliquer un surcroît net de circulation.

Tout se passe en fait comme si ce calcul -- incivique, bien sûr -- avait été fait non seulement par les conducteurs "autorisés" mais aussi par les conducteurs "interdits".

Pour ceux-ci (et encore une fois en l'absence de toute motivation morale ou civique), le calcul est en effet vite fait : d'un côté, la perspective de transports en commun surchargés (qui par ailleurs, pour beaucoup de trajets, impliquent une perte de temps impraticable).

De l'autre, le risque d'une amende... mais quel risque ? Rationalité et calcul économique

Un agent économique rationnel doit prendre en compte deux paramètres : le montant de la pénalité, mais aussi la probabilité que la pénalité se matérialise -- c'est-à-dire le risque de se faire prendre.

Le premier facteur n'est pas extraordinairement dissuasif : une amende de 22 euros, c'est le prix de quelques heures de parking à Paris...

Même si l'on y ajoute le coût du temps perdu à se faire sermonner par le gendarme, on est loin de la banqueroute.

Quant au second facteur, il n'est pas non plus de nature à faire trembler les automobilistes : mardi 6 décembre, premier jour du pic de pollution, 1.800 PV ont été dressés.

C'est deux fois moins que lors du pic de pollution précédent -- en partie, semble-t-il, parce que les policiers pratiquent une sorte de grève du zèle.

D'ailleurs, le nombre de PV dressés les jours suivants s'est encore effondré, puisque, au 10 décembre, le nombre cumulé d'infractions constatées sur la période était de 2.433...

Même si l'on s'en tient au chiffre de lundi, sur 15 millions de trajets automobiles quotidiens en Ile-de-France, cela fait, en grandes masses, une probabilité de se faire prendre de l'ordre de 1 sur 10.000.

Pour celui qui enfreint la loi, "l'espérance de perte" (produit de l'enjeu et de la probabilité) est donc de l'ordre... d'un quart de centime d'euro.

Il faut placer une valeur bien faible sur son temps et/ou son confort pour choisir les transports en commun dans ces conditions.

Et le civisme, alors ?

Mais bien sûr, objectera-t-on, nous n'attendons pas des citoyens qu'ils fassent ce calcul cynique !

C'est à leur sens moral, à leur civisme, que nous faisons appel pour qu'ils contribuent, par leur comportement vertueux, à réduire la pollution !

Hélas, dans ce domaine, le mélange des genres ne fonctionne pas.

On ne peut pas à la fois faire "appel à notre civisme" et nous menacer de "contrôles renforcés", comme le faisaient les autorités lors de cet épisode.

Car quand on place le débat sur le terrain de la "règle", assortie de pénalités économiques, on le retire à celui de la morale et du civisme.

Une célèbre étude de deux économistes comportementaux (reprise dans Freakonomics) illustre bien cette tension.

Des crèches étaient confrontées à un problème récurrent : les parents arrivaient en retard pour récupérer leurs enfants, ce qui perturbait l'organisation du personnel.

Pensant bien faire, les gestionnaires de la crèche mettent donc en place une "amende" -- modique, bien sûr -- pour les parents qui arrivent en retard.

En bonne logique, se disent-ils, cette pénalité doit motiver les parents à arriver à l'heure.

Mais c'est le contraire qui se produit : les retards, au lieu de diminuer, explosent !

Pourquoi ? parce que les parents faisaient de leur mieux pour arriver à l'heure quand c'était une question de "civisme" (de politesse, de respect, de morale -- chacun y mettra son mot).

Mais dès lors qu'on leur parle d'amende, ils considèrent qu'arriver en retard n'est plus une infraction, mais une transaction économique.

Leur amende "paie" une heure de garderie supplémentaire -- et les déculpabilise.

Comme par ailleurs elle est trop faible pour les motiver économiquement, ils se conforment moins à la règle qu'avant. "A fine is a price" -- une amende est un prix, concluent les auteurs de l'étude, qui en font le titre de leur article.

Culpabiliser ou punir, il faut choisir

L'expérience comme la théorie suggèrent donc qu'il faut choisir son registre... et s'y tenir. Ainsi, pour revenir à notre exemple automobile, une amende peut très bien dissuader des conducteurs de circuler dans des zones et des plages horaires interdites, mais il faut se donner les moyens de faire appliquer la loi.

C'est ce que fait par exemple le péage urbain de Londres, qui fonctionne avec des caméras automatiques.

Non seulement le montant de l'amende est élevé (50£), mais surtout, le contrevenant a la quasi-certitude de se faire prendre.

Inutile donc de faire appel à son sens civique : le frapper au portefeuille produit les effets escomptés.

En l'absence d'un tel dispositif (qui ne s'installe pas du jour au lendemain), le raisonnement purement économique commanderait d'augmenter massivement le montant de l'amende pour parvenir à une certaine efficacité dissuasive, malgré la faible efficacité des contrôles.

A 100 ou 500 euros l'amende, on réfléchirait...

Mais, à supposer même que les forces de l'ordre, déjà peu enthousiastes, acceptent d'appliquer une telle loi, on provoquerait, évidemment, des émeutes !

Bref, la règle est inapplicable, et comme l'écrivait Montesquieu, "les lois inutiles affaiblissent les lois nécessaires".

Si l'on n'a pas les moyens de faire appliquer une règle, mieux vaut ne pas l'édicter. Imaginons donc un dispositif réellement fondé sur le civisme, et non sur une contrainte inapplicable.

Comment sensibiliser les conducteurs à respecter la circulation alternée ?

Quels exemples faut-il leur donner ? (Pas, par exemple, celui de Manuel Valls quittant Matignon avec une plaque interdite...)

Comment mettre en valeur, positivement, ceux qui font un effort, plutôt que tenter sans succès de punir ceux qui n'en font pas ?

Comment expliquer qu'on fait le choix de ne pas mettre à l'amende les contrevenants, et dire pourquoi ?

Questions compliquées, mais qui méritent qu'on s'y attelle plutôt que de prendre des mesures non seulement inefficaces, mais contre-productives...

Hélas, on peut craindre qu'il ne soit déjà trop tard.

Pour le comprendre, revenons à notre étude sur les crèches : une fois qu'on se rend compte de l'erreur, bien sûr, l'amende est supprimée... mais les comportements ne changent pas, et les parents continuent à arriver en retard ! Interprétation : le "contrat social" qui commandait aux parents d'être ponctuels par respect des animateurs a été rompu et remplacé par une transaction économique.

Dans une logique de marché, supprimer l'amende ne fait que rendre plus attrayant encore le comportement du retardataire.

La culpabilité qu'il éprouvait autrefois, elle, ne revient pas.

Le problème risque bien d'être le même si l'Etat fait appel aujourd'hui à notre civisme après avoir tenté en vain de jouer sur notre peur du gendarme.

Une fois que le mélange des genres a commencé, difficile d'en sortir. Et dans nos entreprises ?

Ce mélange maladroit entre la "règle" et la "morale", entre les incitations/pénalités d'une part et les appels au civisme et aux valeurs d'autre part, nous le pratiquons pourtant souvent.

Considérons par exemple une entreprise qui veut motiver des collaborateurs à faire leur part de tâches "communes" qui n'impactent pas directement leur performance individuelle : par exemple, un cabinet de conseil où l'on veut que des consultants déjà sur-occupés contribuent aux activités de recrutement.

D'abord, on fait appel à leur esprit d'équipe, à leur sens du collectif... jusqu'au moment où, las de supplier, on finit par créer des mesures, des objectifs, et des incitations, voire des pénalités.

On s'étonne souvent que celles-ci ne produisent pas de résultats -- tout en créant, bien sûr, une complexité supplémentaire.

Autre exemple, l'absentéisme.

Faut-il des primes de présence (équivalent de la pénalité)?

Ou vaut-il mieux des incitations à être exemplaire, à ne pas laisser tomber ses collègues, clients, etc. ?

La réponse dépend bien sûr du contexte, mais bien souvent, on fait un peu des deux... ce qui n'est pas forcément le plus efficace.

De ces exemples, on peut finalement retirer deux leçons.

D'abord, si on joue sur le registre "économique" -- qu'il soit punitif ou incitatif --, il faut s'assurer que les incitations ou les punitions soient effectivement motivantes -- à la fois par leur montant et par la certitude de leur effectivité.

Car, et c'est la deuxième leçon, quand ce n'est pas le cas, on n'est pas seulement inefficace : on risque d'être contre-productif, et d'aggraver les problèmes qu'on voulait régler.

Faire quelque chose, ce n'est pas forcément mieux que rien !

TTSO (TimeToSignOff), le smart e-mail du soir.

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Published by Jean-Pierre LABLANCHY - CHRONIMED - dans Concept
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