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7 janvier 2012 6 07 /01 /janvier /2012 23:59
Le Pr Radman a acquis une renommée mondiale pour ses découvertes sur les systèmes de réparation de l’ADN. Cet esprit libre et créatif s’attaque aujourd’hui à un autre défi : lutter, par les armes de la biologie cellulaire, contre le vieillissement. Portrait d’un chercheur hors-norme.

« Miroslav Radman est un "être quantique" », témoigne François Taddei. directeur de recherche à l’Inserm. « Il a une certaine probabilité d’être présent à un endroit donné, mais il n’est jamais là où on l’attend ». La métaphore donne le ton : Radman est « imprévisible, hors norme », et son parcours atypique. « Vous êtes parvenue à le rencontrer ? », s’enquiert Taddei, qui travaille aux côtés de Radman depuis 20 ans, d’abord à la Faculté de Jussieu, puis à Necker et Cochin.
Rendez-vous est finalement pris à la Faculté de médecine de Cochin, une fin d’après-midi d’automne. C’est ici qu’un biochimiste de haut vol, Ariel Lindner, soutient son « habilitation à diriger les thèses ». Dans le jury : « Miro ». Mimant avec les mains les mouvements des protéines, il interroge en anglais l’impétrant, de sa voix de basse qui résonne. Chacun retient son souffle.

Dans tous les manuels de biologie
« Miro » ? Il y a de l’artiste, beaucoup, dans le chercheur. Crinière poivre et sel en bataille, jean noir et polo blanc, Radman, 67 ans, est un condensé de puissance et d’énergie, teinté de grâce et d’élégance. Celles de l’humaniste resté curieux de tout et de tous. Depuis plus de 40 ans, il traque avec ardeur les secrets de l’ADN, perce sans relâche les mystères de l’évolution. Ses découvertes sur les « systèmes de réparation de l’ADN » figurent dans tous les manuels de biologie : le système SOS, qui permet aux cellules de répondre à un stress majeur en favorisant les mutations ; et comme en miroir, le système SRM, qui corrige les erreurs de copie de l’ADN. « Dès l’âge de 25 ans, Radman a compris, le premier, comment fonctionne le système qu’il a baptisé SOS », explique Taddei.
Retour à Cochin. Ariel, l’heureux récipiendaire, invite son public autour d’un verre. Miro est à la fête. Chaleureux, séducteur, il rit, propose de partager, sur l’assiette en carton, son plat de hoummos. Une simplicité héritée de l’enfance. « Chez moi, en Dalmatie, on paye très cher la tentation d’attraper la grosse tête. La cruauté verbale y est érigée en art. Il faut avoir le sens de l’humour et surtout de l’autodérision pour y survivre »**, raconte ce natif de Split, fils de pêcheur.
En mai dernier, son livre Au delà de nos limites biologiques (Plon) a fait le buzz. Il explique y envisager la mise au point d’une « potion » anti-corrosion qui protègerait nos cellules des dégâts liés au vieillissement. Comment ? En s’inspirant des processus de résistance au stress utilisés par une bactérie « increvable », capable de survivre à des radiations extrêmes ou à des dessications prolongées. Cette potion, espère le chercheur, pourrait nous faire vivre en bonne santé jusqu’à 150 ans. Radman indique disposer de premiers résultats à l’appui de cette thèse… mais n’en a publié qu’une partie. Ce qui a dû faire grincer quelques dents.

Un esprit visionnaire
« Radman essaye toujours d’imaginer l’inimaginable. Il a un étonnant talent à voir plus loin que les autres », raconte Taddei. « Mais c’est un grand scientifique, il confronte toujours ses hypothèses à l’épreuve de l’expérience. Cependant, parce qu’il s’ennuie rapidement en traçant la même voie, il se remet sans cesse en danger. Et ça fait peur à pas mal de gens ! C’est son côté tzigane... »
Les instances d’évaluation de notre recherche sont-elles trop frileuses ? Ou le projet de Radman trop audacieux ? « Certains de mes collègues disent qu’il délire », admet le Pr Jean-Claude Weill, membre de l’Académie des Sciences. « D’autres comme moi, qui l’adorent, pensent qu’il faut le laisser délirer. Je connais Miro depuis 30 ans, j’ai beaucoup d’admiration pour lui sur le plan scientifique ». Pour Hugo Aguilaniu, qui étudie depuis 15 ans la biologie du vieillissement, « c’est intéressant de voir qu’un scientifique de l’envergure de Radman s’est engagé dans cette voie. Son idée est très attrayante. Et Radman a toute la subtilité pour en dégager des choses importantes. » Taddei renchérit : « je suis persuadé qu’il y a dans ses projets suffisamment de richesse pour qu’il aboutisse à des découvertes surprenantes, qui permettront des progrès majeurs. »
Autre fervent allié : le Pr Philippe Even, ex-doyen de la Faculté de médecine de Necker, connu pour son franc-parler. « Radman est pour moi un des très rares chercheurs susceptibles de faire une découverte d’envergure. Parce que c’est un esprit libre, qui n’écoute pas les voix convenues imposées par les organismes de recherche. La grandeur d’une découverte se mesure à la surprise qu’elle crée, dit François Jacob ! Et parce que Radman fait partie de ces esprits créatifs qui posent des questions nouvelles de grande portée. Or en recherche, la principale difficulté est de poser ces questions novatrices. »
Ses qualités humaines sont consensuelles. « Radman est désarmant de gentillesse ! On n’arrive pas à être son ennemi. Vous avez vu son énergie, sa liberté de penser et sa jeunesse d’esprit, sa totale générosité aussi », s’enthousiasme le Pr Even. Notre homme n’aurait-il nul défaut ? Philippe Even éclate de rire : « il est totalement bordélique ! Il n’est pas de chez nous, il est toujours dans la barque de son père, à regarder les étoiles… »

Rencontre avec l’ADN
Face à Cochin, la nuit tombée, Radman se livre plus intimement. Sans cesse l’accent renvoie à l’île lointaine, à cet ailleurs. « Au départ, je voulais être biologiste marin, j’étais un bon plongeur… », se souvient-il. Mais sa rencontre avec l’ADN, à l’âge de 22 ans, fera basculer son destin. De son enfance et de son père pêcheur, Radman a tant raconté : « J’étais son rameur sur notre petit bateau de pêche en bois. […] A un mille de la côte […], il fallait tenir le bateau au même endroit face au nombre infini de combinaisons des directions et des vitesses du vent et du courant marin […]. La complexité de cette tâche n’a jamais trouvé d’équivalent plus tard, même dans mes recherches scientifiques ! »*.
Là où tant d’autres éreintent leurs géniteurs, Miro vénère les siens. « Ils étaient d’une grande intelligence et se sont vraiment sacrifiés pour mon frère et pour moi. Mon père était très impressionnant, ma mère avait une grande élégance d’esprit. Des qualités qui se voient davantage quand on est pauvre et pas éduqué… »

Le jeu pour moteur
Ses moteurs dans la vie ? Ni les honneurs, même s’il ne les dédaigne pas et s’il en est déjà couvert, comme avec le Grand Prix Inserm 2003 de la recherche médicale. Ni l’argent à titre personnel, alors qu’on lui proposait des ponts d’or pour quitter la France. « Trois fois mon salaire pour aller en Suisse », précise-t-il. « Ce qui me motive, c’est le jeu ! », assure-t-il. « Enfant, je jouais beaucoup, je n’avais pas d’outils mais je les inventais. Et dans mon activité de chercheur, je n’ai jamais l’impression de travailler mais de jouer ! ».
Revenons à son projet. A l’ère du chômage et de l’explosion démographique, mais aussi des coûts galopants de l’Assurance maladie, quel serait l’intérêt de vivre très longtemps, même en bonne forme ? « Aujourd’hui nous mourons avant d’avoir fait fructifier tout ce que nous avons appris. La courte durée de vie de l’espèce humaine freine son évolution culturelle ! », estime Radman. Aragon ne disait rien d’autre : « Le temps d’apprendre à vivre, il est déjà trop tard ». Pour une fois, Miro veut faire mentir le poète…

Florence Rosier
LeMonde 12 Oct 2011
*Extraits du livre Au delà de nos limites biologiques (Plon), Miroslav Radman (2011).

 

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Published by Chronimed - dans Concept
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