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15 février 2013 5 15 /02 /février /2013 22:38
"J'ai trop de cholestérol." Cette petite phrase est devenue une rengaine. Près de 6 millions de Français suivent un traitement médicamenteux pour réduire leur hypercholestérolémie. Selon les derniers chiffres publiés par l'assurance-maladie, les statines (principaux médicaments anticholestérol) occupent le deuxième rang des dépenses pharmaceutiques (980 millions d'euros en 2006) et l'un de ces produits (le Tahor) arrive à la septième place des médicaments les plus prescrits avec près de 12 millions de boîtes remboursées en 2006. Est-ce justifié ? "Non", affirme avec force le docteur Michel de Lorgeril.

Ce cardiologue et chercheur au département des sciences de la vie du CNRS publie cette semaine un ouvrage dont le titre, provocateur, résume le propos : Dites à votre médecin que le cholestérol est innocent, il vous soignera sans médicament (éd. Thierry Souccar, 397 p., 20 euros). Connu pour ses travaux sur les bienfaits du "régime méditerranéen", ce médecin dresse un véritable réquisitoire contre la "course folle" à la baisse du taux de cholestérol.
Michel de Lorgeril n'est pas le premier à s'interroger. Depuis 2005, la convention médicale signée entre la Caisse nationale d'assurance-maladie (CNAM) et les médecins libéraux prévoit une diminution des prescriptions des médicaments anticholestérol au nom de la "maîtrise médicalisée" des dépenses de santé. En 2003, une étude de la CNAM pointait une "énorme dérive par rapport aux recommandations" et estimait que 40 % des prescriptions n'étaient pas légitimes "en l'état des connaissances scientifiques".



Dans votre livre, vous dénoncez de manière virulente la "guerre" menée contre le cholestérol. Pourquoi ?

La "théorie du cholestérol" dans sa forme actuelle n'est qu'un château de cartes. Dès qu'on utilise son sens critique et qu'on analyse scientifiquement les données de biologie expérimentale, d'épidémiologie et des essais cliniques randomisés, tout s'écroule. Le cholestérol ne bouche pas les artères ; le risque de mourir d'un infarctus n'est pas proportionnel au niveau de cholestérol dans le sang et le faire baisser ne réduit pas le risque de mourir d'un arrêt cardiaque. Je ne suis pas seul contre tous en disant cela. De nombreux chercheurs, notamment aux Etats-Unis et en Scandinavie, s'opposent à cette course folle d'une médecine préventive focalisée sur une guerre inutile contre le cholestérol. Mais cette parole est confisquée et l'industrie surfe sur cette vague sans aucun contre-pouvoir.

Pourtant, des millions de Français et d'Américains suivent un traitement médicamenteux pour faire baisser leur niveau de cholestérol...

La "théorie du cholestérol" arrange tout le monde : l'industrie pharmaceutique et l'agrobusiness, les laboratoires d'analyses, les fabricants de kits de mesures, mais aussi les médecins qui peuvent trouver un avantage à cette médecine automatisée et rémunératrice ; et enfin les patients auxquels on a fait croire qu'ils seraient ainsi protégés sans faire d'effort. Non seulement le cholestérol est un faux ennemi mais c'est un mauvais avertisseur de l'infarctus. On peut avoir un cholestérol jugé haut et vivre longtemps sans infarctus, et on peut mourir jeune d'un infarctus en ayant un cholestérol normal. Absurdes également sont les concepts de bon et de mauvais cholestérol. Les maladies cardio-vasculaires sont complexes et multifactorielles et il faut accepter l'idée que ce sont des maladies du mode de vie déterminé par nos conditions d'existence.



Que faut-il faire pour réduire les maladies cardio-vasculaires ?

En focalisant la prévention sur la prescription de médicaments, on se détourne des problèmes qui conduisent à l'infarctus. Certains pensent qu'ils peuvent continuer à manger des graisses toxiques et à fumer parce qu'ils avalent leur statine ! Dans l'évaluation du risque au niveau individuel, il faut prioritairement prendre en compte les antécédents familiaux et le mode de vie. En termes de prévention, il faut agir sur les méga-facteurs de risque que sont le tabac, le manque d'exercice physique et les habitudes alimentaires.



Quelque 6 millions de Français prennent des statines. Quel devrait être le bon chiffre ?

Il est impossible de donner une réponse précise mais je pense qu'il faudrait au moins diviser ce chiffre par vingt. Nous sommes en fait terriblement démunis, notamment en France, en termes de données épidémiologiques et cliniques indépendantes.

Les essais récents testant les statines sont sévèrement biaisés et les résultats publiés sont fragmentaires, parfois incohérents, et ne permettent pas une analyse lucide de leurs effets réels. Les statines devraient être réservées à des cas particuliers mais nous manquons d'études permettant d'identifier les patients qui en profiteraient.

D'autre part, les objectifs non déclarés ont été d'induire des prescriptions les plus larges possible. Nous sommes parvenus à un point de caricature qui n'a pas d'équivalent dans l'histoire de la médecine.



Faut-il que des milliers de Français cessent de consommer des statines ?

Il est urgent de réévaluer nos comportements vis-à-vis du risque cardio-vasculaire. Il est faux de se croire protégé parce qu'on diminue son cholestérol. Il ne tient qu'à nous de prendre notre santé entre nos mains, notamment en se rapprochant du régime méditerranéen.

Il faut produire de nouvelles données en se libérant de l'ethnocentrisme anglo-saxon qui fait croire que ce qui est supposé bon pour un citoyen d'Helsinki ou de Chicago est bon pour un Marseillais ou un Gascon. Les essais cliniques doivent être conduits de manière totalement indépendante. Il faut plus de science et plus de bonne recherche médicale avant de prescrire un médicament à des millions de personnes.

Propos recueillis par Sandrine Blanchard

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Published by Chronimed
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