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28 février 2012 2 28 /02 /février /2012 18:49

Stanford, le mardi 28 février 2012 – Condamnée à verser 250 milliards de dollars sur deux décennies à 46 états américains ayant engagé des poursuites contre elle, l’industrie du tabac américaine avait également été contrainte en 1988 à rendre publics tous ses secrets. Depuis lors, ce que l’on nomme les « tobacco documents » sont consultables par tout un chacun sur le net, édités par les soins de l’université de Californie à San Francisco qui gère la Legacy Tobacco Documents Library. Ces 79 millions de pages, auxquelles s’ajoutent chaque jour de nouveaux documents, ont été consultées par de très nombreux experts à travers le monde. L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) en a tiré un rapport de 260 pages en 2000, tandis qu’aux Etats-Unis, plusieurs auteurs, de Richard Kluger à Stanton Glantz en passant par Allan Brandt ont entrepris de traquer les rouages impitoyables de l’industrie. C’est aujourd’hui au tour de Robert Proctor de proposer un ouvrage somme, intitulé Golden Holocaust et qui vient de paraître aux Etats-Unis. Cet historien des sciences, professeur à l’université de Stanford, qui avait déjà consacré plusieurs travaux à l’industrie du tabac, est parvenu malgré les multiples recours formés contre lui à publier un ouvrage très complet de 750 pages qui fait l’effet d’une véritable petite bombe.

Maîtres absolus en conflit d’intérêt

Très longuement commenté par un article du Monde ce week-end, Golden Holocaust donne une nouvelle illustration magistrale de la façon dont l’industrie du tabac a érigé le conflit d’intérêt au rang d’art suprême. Les révélations ou les rappels de l’historien américain démontrent comment plus que toute autre industrie, les cigarettiers ont su s’infiltrer dans les plus hautes sphères de l’état, dans tous les milieux académiques et dans chaque espace de la société pour accroître son influence et passer sous silence le plus longtemps possible ses vilains secrets.

Vous prendrez bien un peu de tabac pour vous aider

Car, l’industrie du tabac n’a pas uniquement usé de son pouvoir pour que la dangerosité du tabac soit minimisée pendant plusieurs années. Elle a d’abord intercédé brillamment pour que son influence s’étende sur toute la terre. Nous sommes en 1945. L’Europe de l’Ouest exsangue nécessite l’aide de son puissant allié, les Etats-Unis, pour se relever de la guerre qui l’a ravagée. La question du tabac n’est alors guère considérée comme primordiale par les rédacteurs du projet. Elle va le devenir quand un sénateur de Virginie (conseillé en ce sens par certains industriels) propose qu’en plus de la nourriture soient acheminées en masse des tonnes de tabac blond, ce tabac que l’Europe n’a pas encore adopté aussi largement que l’Amérique, ce tabac moins irritant que l’on inhale plus profondément que les cigarettes brunes… et qui crée donc une addiction plus forte.

Ecran de fumée

Mais bientôt, l’industrie du tabac ne devra pas uniquement user de son pouvoir et de ses innombrables réseaux pour répandre son produit, mais également pour en masquer la dangerosité. Pour ce faire, elle va réussir à obtenir un droit de veto au sein du célèbre comité du Surgeon General afin que celui-ci en 1964 ne condamne pas aussi sévèrement la cigarette qu’il aurait dû le faire. Si elle doit en user alors ainsi, c’est que le grand secret que l’industrie avait réussi à cacher pendant plusieurs années (le caractère cancérogène du cancer révélé par des études américaines dès le début des années 50) a fini par être totalement mis à jour. Pendant plus de dix ans, pour parvenir à minimiser l’impact des découvertes concernant la dangerosité du tabac , l’industrie pharmaceutique va distiller partout et systématiquement le doute. « Le doute est ce que nous produisons » peut-on lire dans les documents cités par Robert Proctor et dans le résumé qu’en propose le Monde. Mille méthodes existent pour favoriser le scepticisme et l’argent tient toujours la part belle dans ces manœuvres. Ces dernières peuvent être directes quand on parvient à convaincre certains experts de se taire ou indirectes quand on finance des études qui portent sur l’origine génétique des maladies. « Des sommes colossales ont été injectées par le tabac dans la génétiques fonctionnelle (…). Cela crée ce que j’appelle un « macrobiais » dans la démarche scientifique. Cela contribue à développer l’idée que les maladies sont programmées en nous et qu’on n’y peut rien » explique Robert Proctor. De la même manière, l’industrie du tabac va entretenir un réseau de chercheurs, scientifiques, auteurs diffusant des idées « forgeant une narration favorable aux industriels ».

Un géant bien gênant

Le caractère cancérigène du tabac n’est pas l’unique découverte explosive que l’industrie du tabac va chercher à masquer au cours des dernières décennies : la présence de polonium 210 dans les cigarettes, liée à une propriété « naturelle » de la feuille de tabac sera également soigneusement passée sous silence. Ne parvenant pas à se débarrasser de cet élément radioactif (que l’industrie découvre dès les années 50), les cigarettiers vont tout faire pour que cette donnée demeure le plus longtemps possible un « géant endormi ». Si le polonium 210 n’est pas traqué comme il se devrait par l’industrie, c’est que les traitements potentiels permettant de le faire disparaître pourraient altérer les propriétés chimiques de la nicotine, bref restreindre la dépendance à la cigarette. Or, le tour de force le plus diabolique de l’industrie du tabac est d’avoir mis au point un produit dont la principale caractéristique est de créer une dépendance immédiate et totale. « La cigarette est véritablement un produit défectueux en ce sens qu’il est beaucoup plus nocif que le tabac ne devrait « normalement » l’être » remarque Robert Proctor qui souligne encore sa « différence fondamentale avec d'autres drogues comme l'alcool et le cannabis : la cigarette n'est pas une drogue récréative ; elle ne procure aucune ébriété, aucune ivresse (…). C'est écrit en toutes lettres dans les documents : fumer n'est pas comme ‘boire de l'alcool’, c'est comme ‘être alcoolique’ » décrypte-t-il cité par Le Monde.

Et pour donner un ultime coup de pouce à la chimie, l’industrie du tabac va s’appuyer sur une propagande dont l’ironie tient de Machiavel : pendant de très nombreuses années, elle va en effet entretenir l’idée que le tabac est l’apanage de la liberté, quand il est un véritable « esclavage ». Elle n’hésite d’ailleurs pas pour ce faire à sponsoriser les campagnes de certaines organisations défendant les libertés individuelles, telle l’American Civil Liberties Union (ACLU) qui dans les années 90 défendait la « liberté de fumer »… encouragée dans ce sens par de généreuses subventions des cigarettiers.

Prohibition : dangereuse utopie

Parallèlement à la mise en évidence de ces différents mécanismes, Robert Proctor propose quelques chiffres édifiants : il remarque par exemple qu’on produit chaque année assez de cigarettes pour remplir 24 pyramides de Khéops. Des proportions qui l’incitent à des commentaires sans appel : « La cigarette est l'invention la plus meurtrière de l'histoire de l'humanité ». Cependant, face à cette brillante démonstration, le monde sans tabac prôné par Robert Proctor ne peut que relever de l’utopie. Professeur de médecine à Columbia, Barron H. Lerner observe à cet égard dans le Huffington Post : «Si des historiens pouvaient avoir accès aux mémos de l’industrie de l’alcool, sans doute arriveraient-ils à des conclusions similaires à celles de Robert Proctor. Mais aucun sans doute ne voudrait essayer de nouveau la prohibition ».



Aurélie Haroche Publié le 28/02/2012

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Published by Chronimed - dans Concept
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