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18 décembre 2016 7 18 /12 /décembre /2016 18:27

Quand des scientifiques se volent entre eux

des plagiats commis par Etienne Klein dans ses ouvrages. Au même moment sortait aux Etats-Unis une histoire beaucoup moins médiatisée mais nettement plus grave. Moins médiatisée parce que tout est parti d’une lettre parue il y a quelques jours dans les Annals of Internal Medicine et relayée par le site Retraction Watch, deux publications relativement confidentielles. Plus grave parce que la fraude scientifique qu’elle décrit remet en cause le lien de confiance entre les chercheurs et les revues auxquelles ils proposent leurs études, ce qui revient à remettre en cause la construction même de la recherche, toute axée vers la publication : un chercheur n’a en général de reconnaissance qu’à travers les articles qu’il a publiés.

L’auteur de cette lettre s’appelle Michael Dansinger. Il est médecin et chercheur au Tufts Medical Center (Boston, Massachusetts), spécialiste d’endocrinologie et de nutrition. Depuis plusieurs années, un de ses axes de recherche est l’impact de certains régimes alimentaires sur le niveau de lipoprotéines de haute densité (HDL selon l’acronyme anglais), plus connues sous l’expression de « bon cholestérol ». On n’entrera pas dans le détail de ses travaux, car là n’est pas le sujet, mais on dira simplement que Michael Dansinger a, pour les besoins de sa recherche, rassemblé une cohorte de sujets américains qu’il a suivis sur du long terme.

Avec ses collègues, il a soumis en juin 2015 un article tiré de cette recherche aux Annals of Internal Medicine.  Après l’étape de la relecture par les pairs (le fameux peer review sur lequel s’appuie le processus de publication), son étude n’a pas été acceptée par la revue – ce qui ne signifie pas pour autant qu’elle était mauvaise. Je lui laisse la parole pour raconter ce qui s’est passé ensuite en précisant que sa lettre, intitulée « Cher plagiaire », est directement adressée au fraudeur, ce qui explique le « vous » qu’il emploie. « Après vous être occupé de notre manuscrit comme peer reviewer extérieur à la revue, écrit Michael Dansinger, vous avez publié le même manuscrit dans un différent journal médical quelques mois plus tard. Vous avez retiré les noms des auteurs et celui du centre de recherches, en les remplaçant par les noms de vos coauteurs et de votre institution. » De fait, l’étude en question, soi-disant menée par une équipe italienne, a été publiée dans l’EXCLI Journal en février.

Cohorte imaginaire

Le chercheur américain poursuit en décrivant la somme de travail fournie pour aboutir à cet article : « Il a fallu trouver la bonne équipe de recherche, concevoir l’étude, rassembler les financements, obtenir les autorisations, recruter (…) les participants, (…) compiler et analyser les données et écrire le rapport initial. Ce travail a été financé par le gouvernement américain et par mon institution de recherche. La seconde analyse que vous avez relue pour les Annals avait recours à des méthodes spécialisées que mes collègues ont mis des années à développer et à valider. Au total, ce corps de recherche représente au moins 4 000 heures de travail. »

Il a fallu attendre le mois d’août pour que Michael Dansinger découvre l’existence de cette « étude » italienne et s’aperçoive qu’elle ne faisait que recopier ses résultats en se contentant de modifier l’origine géographique des sujets : la cohorte américaine réelle devenait une cohorte italienne imaginaire… Il a alors prévenu les Annals of Internal Medicine en expliquant qu’il soupçonnait un des relecteurs de son étude de se l’être appropriée. Dans un éditorial qui accompagne la lettre de Michael Dansinger, Christine Laine, la rédactrice en chef des Annals explique qu’elle a alors vérifié qui avait relu l’article, pour s’apercevoir qu’un des reviewers était également l’un des coauteurs de l' »étude » italienne.

« Quand j’ai contacté cette personne, écrit Christine Laine, elle a reconnu le plagiat et j’en ai informé le rédacteur en chef de l’EXCLI Journal. Il a procédé à une rétractation de l’article frauduleux en septembre 2016. Ainsi qu’il est recommandé lorsqu’une fraude scientifique est dévoilée, j’ai informé les responsables de l’institution de recherche censée avoir financé l’article frauduleux. Elle a accusé réception de cette information mais n’a pas indiqué les mesures éventuellement envisagées pour y répondre. »

La complicité des coauteurs

On notera que Michael Dansinger et Christine Laine ont choisi de ne pas nommer le chercheur qui s’est rendu coupable de cette fraude. La raison en est multiple. Tout d’abord, n’importe quel spécialiste devinera que seul le premier auteur – qui est la personne censée avoir conduit la recherche – de l' »étude incriminée » peut avoir commis ce forfait. Ensuite il y a le désir de ne pas accabler plus que nécessaire une personne en particulier afin que le propos conserve une certaine hauteur de vue. Enfin, Michael Dansinger et Christine Laine insistent sur le fait qu’en acceptant que leur nom figure sur un travail dont ils savaient fort bien qu’il était fictif, les coauteurs de cet article sont tous complices de la fraude.

Dans la lettre, très digne, qu’il adresse à son plagiaire, le chercheur américain ajoute : « Comme vous devez certainement le savoir, voler est mal. C’est particulièrement problématique en science. Le principe du peer review repose sur le comportement éthique des relecteurs. De tels cas de vol, de fraude scientifique et de plagiat ne peuvent être tolérés, car ils sont nuisibles et non éthiques. Ceux qui s’en rendent responsables peuvent en général s’attendre à ce que leur carrière soit ruinée. (…) Il est difficile de comprendre pourquoi vous avez pris un tel risque. Vous avez sans aucun doute travaillé dur pour devenir médecin et chercheur. Je sais que vous avez publié de nombreux articles de recherche. Cela n’a aucun sens. »

Pour essayer de comprendre ce qui lui semble fou, Michael Dansinger émet plusieurs hypothèses : soit son plagiaire subit, de la part de son institution de recherche, une telle pression pour publier (le fameux « publie ou péris ») qu’il a craqué, soit il évolue dans une atmosphère si laxiste qu’il n’a pas considéré ce plagiat comme une infraction grave à l’éthique ou qu’il a cru qu’il ne serait jamais pris. De ce point de vue, c’est raté. Quant à Michael Dansinger, il cherche toujours à publier les résultats de son travail.

Pierre Barthélémy (suivez-moi ici sur Twitter ou bien là sur Facebook)

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Published by Jean-Pierre LABLANCHY - CHRONIMED - dans Concept
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