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23 juin 2016 4 23 /06 /juin /2016 07:03

Le ver qui rajeunit après avoir vieilli

Le ver C. elegans. © National Human Genome Research Institute.

C’est une étrange histoire – quelque part entre celle de Peter Pan, l’enfant qui ne grandit pas, et celle de Benjamin Button, cet homme né vieillard qui passe sa vie à rajeunir – que raconte une étude publiée le 14 juin par la revue Cell Metabolism. Une histoire qui montre que le vieillissement n’est pas un chemin conduisant en droite ligne de la naissance à la mort mais que ce sentier peut faire des virages, voire des demi-tours… Le personnage principal de ce scénario est le ver nématode Caenorhabditis elegans, une petite bestiole d’un millimètre de long lorsqu’elle est adulte. C. elegans constitue ce qu’en biologie on appelle un organisme-modèle. C’est aussi le chouchou des spécialistes du vieillissement, parce qu’on sait assez exactement comment il se développe et comment il meurt et parce que, étant transparent, on peut facilement examiner le millier de cellules qui le composent au microscope.

C. elegans présente une autre particularité intéressante. Lorsqu’il n’est qu’une larve, un bébé-ver, il est possible, en le privant de nourriture, de le mettre dans une sorte d’hibernation, un état de dormance où son développement s’arrête et où il peut survivre un mois – alors même que sa durée de vie normale n’est que de deux semaines… Il bouge toujours mais reste larve. Voilà pour le côté Peter Pan. Si on le nourrit de nouveau, le ver reprend le cours de son existence là où il s’était arrêté, se remet à grandir et va vivre ses deux semaines.

Antoine Roux, le premier auteur de l’étude de Cell Metabolism, est un chercheur français spécialisé dans le vieillissement qui s’est expatrié aux Etats-Unis pour travailler à l’université de Californie à San Francisco. Il œuvre maintenant pour Calico Life Sciences, entreprise de biotechnologies lancée par Google en 2013,dont le but est précisément, en ciblant le vieillissement cellulaire, de lutter contre les maladies liées à l’âge. Il m’a expliqué que, jusqu’à présent, « le “dogme” était que, en état de dormance, ces larves de C. elegans ne vieillissaient pas. La meilleure preuve en était que leur durée de vie adulte était égale à celle des autres vers. »

Larves-vieillardes

Comme l’ont montré Antoine Roux et ses collègues, ce n’est pas vraiment le cas : Peter Pan a beau ne pas grandir, il montre d’évidents signes de vieillissement. Les chercheurs ont observé toute une série de dérèglements qui accompagnent d’ordinaire la prise d’âge : les mitochondries, qui sont les centrales énergétiques des cellules, changent de forme ; les radicaux libres, qui provoquent un stress oxydant, s’accumulent ; les protéines mal repliées s’agrègent, un peu comme si la cellule, incapable d’éliminer ces déchets, les entassait dans un coin ; les larves prennent une apparence granuleuse, bougent moins bien, sont plus frêles et résistent moins au stress.

C’est en sortant ces larves-vieillardes de leur état de dormance que les auteurs de l’étude ont découvert un surprenant effet Benjamin Button : « Nous les avons transférées dans des boîtes de Petri où nous les avons nourries avec leur repas favori, des bactéries, raconte Antoine Roux. Et alors que leur développement reprenait, tous les marqueurs du vieillissement ont disparu sauf un, l’agrégation des protéines. Nous avons ainsi vu les mitochondries redevenir jeunes c’est-à-dire longues et connectées en réseau alors qu’elles s’étaient vieilles et fragmentées. Les cellules ont aussi arrêté de produire des radicaux libres, autre signe de vieillissement. » Antoine Roux et ses collègues ont aussi identifié un gène indispensable pour que ce rajeunissement prenne place, gène qui code pour une protéine dont le rôle consiste à organiser la défense de la cellule en cas de stress. Le même gène se retrouve chez l’homme avec une fonction similaire.

Tout l’enjeu de ces recherches est là, souligne Antoine Roux : mieux comprendre le vieillissement, puis passer des observations sur les organismes-modèles à l’humain. « J’aimerais voir si ce mécanisme de vieillissement-rajeunissement naturel peut se retrouver dans les cellules du corps humain, comme par exemple dans les cellules souches des muscles, qui peuvent passer de très longues périodes en dormance. »

Ce résultat souligne que le vieillissement n’est pas forcément un processus linéaire mais que vieillir et rajeunir peuvent se succéder par épisodes. Des expériences récentes ont ainsi montré que des souris âgées à qui on injectait du plasma sanguin de souris jeunes voyaient certains de leurs organes se mettre à rajeunir. « On est en pleine phase d’exploration, résume Antoine Roux. L’idée qui sous-tend ces recherches est que, au lieu de s’attaquer aux maladies liées à l’âge, on s’attaque aux mécanismes du vieillissement » qui permettent à ces maladies de s’installer. Quand j’ai demandé au chercheur français ce que, au fond, c’était que vieillir, il m’a répondu : « On ne sait toujours pas définir le vieillissement au niveau cellulaire ! On en voit les marqueurs mais on ignore comment il se déclenche. Le vieillissement, c’est comme un assassin mystérieux dont on ne connaîtrait que la signature… »

Pierre Barthélémy

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Published by Jean-Pierre LABLANCHY - CHRONIMED - dans Concept
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