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9 avril 2016 6 09 /04 /avril /2016 14:37

Fumer modifie la flore bactérienne présente dans notre bouche. C’est ce que montre une étude américaine qui a analysé le "microbiome oral" de 1204 personnes.

BACTÉRIES. On n’y pense pas en se brossant les dents chaque matin, mais au moins vingt milliards de bactéries de plus de six cents espèces différentes cohabitent en permanence dans notre bouche! Elles forment ce qu’on appelle le « microbiote oral » aussi unique qu’une empreinte digitale. Des chercheurs de New York viennent de démontrer dans une étude dans le journal de l'International Society for microbial Ecology (ISME), que fumer des cigarettes perturbe intensément cette flore buccale naturelle. « Il est important d'étudier le microbiome (milieu de vie du microbiote, Ndlr) oral afin que nous puissions comprendre comment il est lié à certaines maladies, explique Peters Brandilyn co-auteur de l’étude, de la New York School of Medicine. Et s'il peut être manipulé pour prévenir ou traiter ces maladies. »

Ces bactéries, qui colonisent la cavité orale - quelques minutes seulement après la naissance - sont impliquées dans une large variété de fonctions et plusieurs d’entre elles assurent le maintien d’une bonne santé buccale. « La plupart des bactéries de la bouche sont commensales, poursuit Peters Brandilyn, c’est-à-dire qu’elles ne nous causent ni bien ni mal. Néanmoins la colonisation des surfaces de la bouche par ces bactéries commensales peuvent indirectement nous être bénéfiques, car elles peuvent prévenir la colonisation d'autres bactéries pathogènes celles-là. »Par exemple, il a été montré qu’une bactérie, Streptococcus salivarius inhibe la bactérie pathogène respiratoire Streptococcus pneumoniae. Ou encore : « Les bactéries orales peuvent aussi réduire les nitrates en nitrites, ce qui est important pour maintenir un haut taux sanguin d’oxyde nitrique bénéfique pour la santé vasculaire », précise le chercheur.

Ces bactéries commensales indispensables sont présentes en taux variables d’un individu à l’autre mais relativement constants chez un même individu. Lorsque cet écosystème est perturbé (dysbiose), des problèmes peuvent se déclencher comme les parondontites (infection des gencives) ou des caries dentaires. Selon de précédentes études elles seraient également liées à des cancers, du cou et de la tête (larynx, pharynx, langue…) et du pancréas. « Les bactéries buccales, selon leur fonction, peuvent ou protéger ou augmenter le risque de cancer, note le chercheur. Par exemple, des bactéries buccales peuvent activer des carcinogènes liés à l’alcool ou à la cigarette ou au contraire dégrader des composés toxiques en formes moins toxiques. »

Fumer aurait-il un impact sur ces phénomènes en modifiant la population bactérienne de notre bouche ? Possible, sachant que la fumée de cigarette contient de nombreux toxiques arrivant au contact direct des bactéries buccales. Les chercheurs de la New York school of medicine ont voulu étudier cette question irrésolue. "Des études précédentes ont montré des altérations dans l’abondance de certaines bactéries orales chez les fumeurs comparé aux non fumeurs, mais les résultats étaient hétérogènes", précisent-ils. Probablement en raison d’échantillons trop réduits (quelques dizaines de personnes), de prélèvements dans différents secteurs de la bouche ou encore différentes méthodologies.

Pour palier ces manques, l’équipe a vu plus grand, elle a procédé à une évaluation complète de la composition du microbiote oral de 1204 adultes, américains faisant partie de deux cohortes ayant livré leur historique de fumeur, mais aussi des échantillons de bain de bouche collectés entre 1993 et 2002. En 2013, l’équipe new-yorkaise a procédé au séquençage génétique des bactéries contenues dans ces prélèvements afin d’établir la population exacte du microbiote buccal de chacun. « Nous avons regardé les profils de microbiote chez les fumeurs comparés à un autre groupe de non fumeurs (dont des anciens fumeurs). Comme notre échantillon est large, nous sommes capables de détecter les profils de changements dus à la cigarette, même si chacun à son propre microbiote. »

Et les résultats, cette fois, ne sont pas mitigés! « Nous avons observé que le microbiome oral des fumeurs différait substantiellement de celui des anciens ou non fumeurs. » Le fait le plus saillant : les bactéries du groupe "proteobacteries" s’effondrent chez les fumeurs à 4,6% alors qu’elles sont 11,7% chez les non fumeurs. En revanche un autre groupe, les "actinobacteries", sont plus élevées chez les fumeurs que les autres.

Un constat mais pas encore d’hypothèses. « Nous pensons qu’il sera très important dans les recherches futures de ce concentrer sur la question : quels rôles spécifiques jouent les bactéries buccales dans les cancers liés à la cigarette? Par exemple, nous avons trouvé que les protéobactéries étaient sévèrement appauvries dans les bouches des fumeurs. Nous voulons savoir si ces bactéries protègent contre les cancers liés au tabac." De futures investigations pourraient alors déterminer si manipuler les bactéries orales pour les ramener à un état de bonne santé peut protéger contre les maladies liés au fait de fumer...

Cette étude comporte tout de même une bonne nouvelle : cesser de fumer rééquilibre la faune buccale: "La composition globale du microbiome oral des anciens fumeurs ne différait pas des non fumeurs ; ceci est une indication prometteuse que les changements liés à la cigarette sur le microbiome oral ne sont pas permanents." Que faire pour maintenir le microbiote de sa bouche en pleine forme? "Il n’y a pas de recommandations particulières, note le chercheur. Bien sûr, une bonne hygiène buccale (se laver les dents, utiliser un fil dentaire…) est toujours utile." Et, ça va sans dire, "arrêter de fumer demeure clairement la meilleure pratique pour restaurer un phénotype de bonne santé."

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Published by Jean-Pierre LABLANCHY - CHRONIMED
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