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24 février 2016 3 24 /02 /février /2016 15:44


Près d’un million d’enfants en Afrique de l’Est et australe sont actuellement atteints de malnutrition aiguë sévère, en raison de la sécheresse, s’est alarmé mercredi 17 février l’Unicef, le fonds des Nations unies pour l’enfance. La situation devrait s’aggraver à cause du phénomène climatique El Niño : « [Celui-ci] va décliner, mais l’impact sur les enfants va être ressenti pendant des années », a souligné Leila Gharagozloo-Pakkala, la directrice de l’Unicef pour la région. La malnutrition, responsable de plus de trois millions de morts par an, s’accompagne en effet chez les nourrissons et les jeunes enfants survivants de retards de croissance et intellectuel, d’affaiblissement immunitaire, que le retour à une alimentation normale ne permet pas toujours de corriger.

Le rôle du microbiote intestinal sur la croissance infantile en cas de malnutrition est essentiel. Trois articles scientifiques parus vendredi 19 février dans les revues Cell et Science le mettent en évidence à travers des travaux faisant appel à des modèles animaux (souris et porcs), naissant sans flore intestinale – on les appelle « axéniques ». Ces travaux examinent l’impact sur leur croissance de leur « ensemencement » avec des microbes intestinaux spécifiques, dans un contexte de carence alimentaire.

A enfants mal nourris, microbiote « immature »

La première étude, publiée dans Cell par une des stars de l’étude du microbiote, Jeffrey Gordon (Université de Washington, Saint-Louis, Missouri), souligne le rôle de sucres complexes présents dans le lait maternel. Les chercheurs se sont appuyés sur une cohorte de nourrissons du Malawi, dont certains souffraient de malnutrition sévère. Ils ont d’abord constaté que les mères des plus touchés présentaient un profil génétique qui ne leur permettait pas de produire d’oligosaccharides sialylés dans leur lait. Les selles d’un enfant affecté ont ensuite été transplantées dans le système digestif de souris et de porcelets axéniques, nourris avec un menu ressemblant à celui reçu par les enfants sevrés, auquel on ajoutait des oligosaccharides provenant de lait de vache. Ce régime entraînait une meilleure croissance, par rapport à celui sans oligosaccharides du lait. Comme si ces sucres complexes présents dans le lait encourageaient certains microbes indispensables à l’assimilation des nutriments.

Cette question de la bonne maturation du microbiote est au cœur d’une seconde étude, elle aussi conduite sous la direction de Jeffrey Gordon,publiée dans Science. Là encore, les chercheurs se sont appuyés sur le microbiote de nourrissons du Malawi, dont ils ont étudié l’évolution entre 6 et 18 mois. Les enfants mal nourris présentaient un microbiote « immature ». Leur traitement avec des compléments alimentaires ne corrigeait que de façon incomplète et transitoire cette immaturité. A nouveau, les selles de ces enfants ont été transférées à des souris axéniques, chez qui « les symptômes observés chez les enfants étaient présents et reproductibles », souligne Bernard Henrissat (Architecture et fonction des macromolécules biologiques, CNRS - université Aix-Marseille), cosignataire de l’étude. Les souris saines et les autres ont ensuite été mélangées. « Ces animaux coprophages échangent leurs microbiotes en mangeant leurs fèces, précise le chercheur. La bonne nouvelle, c’est que la flore saine était la plus envahissante. » Les souris en retard de croissance ont ensuite bénéficié de ce microbiote mature. L’étude génomique a permis de distinguer deux espèces invasives, Ruminococcus gnavus et Clostridium symbiosum, qui corrigeaient les anomalies chez les animaux récepteurs.

Applications humanitaires ou pour l’élevage

De telles bactéries probiotiques pourraient-elles bénéficier un jour aux petits affamés d’Afrique ? C’est la question que se pose aussi l’équipe de François Leulier, directeur de recherche CNRS à l’Institut de génomique fonctionnelle de Lyon. Dans Science, elle décrit une souche particulière de Lactobacillus plantarum issue d’une étude chez la mouche du vinaigre qui, transférée à des souriceaux axéniques placés en état de malnutrition chronique, permet à ceux-ci de mieux grandir, probablement en participant à une chaîne de réactions augmentant la production d’une hormone de croissance. « Ce que démontrent ces études, c’est que les communautés microbiennes sont importantes pour faire face à ces défis nutritionnels », indique François Leulier. La prochaine étape vise à déterminer d’ici à l’été si L. plantarum conserve ce pouvoir lorsqu’il est mis en compétition avec l’ensemble des bactéries peuplant une souris normale. Deux brevets ont déjà été pris, autant pour des applications humanitaires que pour l’élevage.

« Ces études sont intéressantes, mais il ne faut pas surinterpréter les résultats, prévient Stanislav Dusko Ehrlich (INRA Jouy-en-Josas), spécialiste du microbiote. Les souris “germ free”, dont le développement n’est pas normal, sont des modèles assez irréalistes du fonctionnement de l’homme même si le porc lui, est plus proche. » Pour le microbiologiste Didier Raoult (Unité des Rickettsies, faculté de médecine de Marseille), qui publie dans le numéro de février de Microbial Pathogenesis un article passant en revue la littérature sur le sujet,« il est clair que microbiote et malnutrition ont partie liée ». Cela ne saurait surprendre les éleveurs qui depuis des décennies utilisent des probiotiques pour doper la croissance des animaux, rappelle-t-il. Mais, note-t-il aussi, la recherche microbiotique côté humain est encore jeune, soumise à des difficultés de reproductibilité des résultats, de standardisation des méthodes : « Dans cette période de bouillonnement, plusieurs hypothèses sont encore en lice pour expliquer les relations entre microbiote et alimentation. »

LE MONDE SCIENCE ET TECHNO | 22.02.2016 à 15h37 • Mis à jour le 23.02.2016 à 09h40 | Par Hervé Morin

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Published by Jean-Pierre LABLANCHY - CHRONIMED - dans Nutrition
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