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23 février 2016 2 23 /02 /février /2016 08:22

Autisme : le fruit des ISRS ?

L’utilisation d’ISRS pendant la grossesse est associée à un risque accru d’autisme chez les enfants ; les chercheurs ont fait beaucoup de bruit avec ce résultat lors d’une étude récente. Mais est-ce tout à fait vrai ?

Suite à la publication de l’étude dans JAMA Pediatrics [Paywall] en Décembre 2015, le rapport est devenu une histoire qui fait peur. Ce n’est guère surprenant compte tenu du fait que même le communiqué de presse officiel attise la crainte en titrant « L’utilisation d’antidépresseurs pendant la grossesse augmente le risque d’autisme de 87% ».

En fait, il s’agit d’un risque relatif : les chercheurs ont déterminé que chez 31 de 2532 enfants (1,22%) dont les mères avaient utilisé au cours du deuxième ou troisième trimestre de grossesse un antidépresseur, un trouble du spectre autistique (TSA) a été diagnostiqué. A titre de comparaison, sur les 140 732 enfants qui n’avaient pas été exposés in utero aux antidépresseurs, 1008 (0,72%) présentaient un TSA. Cela correspond à un rapport de risque ajusté de 1,87 (Intervalle de confiance de 95% : 1,15 à 3,04), ce qui cadre bien avec les résultats d’une revue systématique de la même année. Dans celle-ci, le moment de l’exposition prénatale aux antidépresseur n’a pas été étudié, mais vu sur toute la grossesse ce qui donna un odds ratio ajusté de 1,81 (intervalle de confiance de 95% : 1,47 à 2,24).

Chose intéressante, dans l’étude de JAMA Pediatrics seul les inhibiteurs de recapture de la sérotonine (ISRS) ont présenté un risque accru de TSA, pour les autres classes d’antidépresseurs tels que les SNRI, les inhibiteurs de la MAO et les antidépresseurs tricycliques, aucune augmentation statistiquement significative du risque n’a été observée. « Il est biologiquement plausible que les antidépresseurs soient une cause d’autisme, lorsqu’ils sont utilisés au moment du développement du cerveau dans le ventre de la mère, car la sérotonine joue dans de nombreux processus de développement pré- et postnatal incluant la division cellulaire, la migration des neurones, la différenciation cellulaire et la synaptogenèse » explique le Dr Anick Bérard, auteur principal de l’étude et professeur à la Faculté de Pharmacie de l’Université de Montréal, Canada.

Grand nombre de cas, mais aussi lacunes méthodologiques

Pour l’étude de cohorte basée sur un registre, le groupe du Prof. Bérard évalua les données de la Québec Pregnancy/Children (QPC) Cohort. Ont été inclus dans l’analyse tous les singletons nés à terme entre le 1er Janvier 1998 et le 31 Décembre 2009. Ces 145 456 enfants ont été observés sur une période de 904 035,5 années-personnes. Le grand nombre de cas rend cette analyse significative et représente l’une des plus grandes forces de l’étude.

L’exposition aux antidépresseurs est définie par les chercheurs comme une délivrance d’antidépresseurs pendant la grossesse, mais il s’agit aussi d’une faiblesse de l’étude, parce qu’il n’a pas pu être déterminé par les données enregistrées si les médicaments administrés ont été effectivement pris par la femme enceinte. Pour déterminer le rapport de risque ajusté, différentes variables telles que les données sociodémographiques, les comorbidités physiques et psychiatriques chroniques de la mère et les caractéristiques de l’enfant ont été considérées dans leur analyse.

Données contradictoires

Selon l’étude, cependant, une exposition aux antidépresseurs un an avant le début de la grossesse ou au cours du premier trimestre n’est pas associée à un risque accru d’autisme (rapport de risque ajusté de 1,05 et 0,84, respectivement), par opposition à l’utilisation des antidépresseurs au cours du deuxième ou troisième trimestre. « C’est à ce moment que le développement du cerveau de l’enfant est critique», dit Bérard. Cela semble plausible, mais la preuve d’un lien de causalité entre TSA et l’utilisation des antidépresseurs n’a pas pu être fournie par leur étude.

D’autres études aboutissent à des résultats tout à fait différents : en 2011, une étude cas-témoins de population (bien que de faible volume) a conclu que l’exposition pendant le premier trimestre implique le risque le plus élevé de TSA (Odds ratio adapté 3,8 ; intervalle de confiance à 95% 1,8 à 7,8). Uneétude publiée en 2013 n’a pas uniquement associé le TSA à une exposition aux ISRS in utero (odds ratio ajusté 1,65; IC 95% 0,90 à 3,03), mais aussi à une exposition aux antidépresseurs tricycliques (odds ratio ajusté 2,69; intervalle de confiance de 95% 1,04 à 6,96).

D’autres études concluent que l’exposition prénatale aux antidépresseurs n’a pas d’effet significatif général sur le risque de TSA. Cela comprend à la fois une grande étude de cohorte danoise publiée en 2013 et deux études américaines (publiées en 2015 [Paywall] et 2016). Avec autant de résultats contradictoires, seule l’incertitude est certaine.

ISRS pendant la grossesse : ça passe ou ça casse ?

Les ISRS ne sont pas seulement discrédités à cause des TSA suspectés, mais, par exemple, il existe également des preuves d’une association entre l’exposition prénatale aux ISRS et un risque accru de malformations congénitales [Paywall], de naissances prématurées, de faible poids à la naissance,d’hypertension pulmonaire persistante et de troubles du comportement.

La décision d’utiliser des médicaments antidépresseurs pendant la grossesse reste donc difficile. D’une part, il est important de considérer les risques du traitement pour l’enfant à naître, d’autre part, les conséquences du non-traitement doivent être envisagées. La dépression pendant la grossesse se produit avec une prévalence d’environ 6 à 17% [Paywall] et est associée à des risques importants pour la santé de la mère et de l’enfant à naître. Ceux-ci incluent l’avortement spontané, des naissances prématurées et de faibles poids de naissance. En outre, le suicide compte parmi les principales causes de décès au cours de la grossesse et durant la première année post-partum.

Un arrêt automatique des antidépresseurs sur la base des résultats publiés aujourd’hui est donc déconseillé. « On en revient à la question sur comment expliquer aux femmes quel est exactement l’importance d’un risque particulier et comment il peut être déclenché. Il est important de leur enlever leur peur et leur culpabilité supposée », convient le Dr AntjeHeck, spécialiste en pharmacologie et toxicologie cliniques et directrice du cours « Médicaments pendant la grossesse et l’allaitement » des services psychiatriques Aargau AG (GADP) en Suisse. « Je pense qu’il est surtout important de ne pas négliger les risques de la maladie mentale pour la mère et l’enfant et de les considérer en rapport aux effets secondaires potentiels des médicaments respectifs. Cette évaluation prend énormément de temps et est individuelle et parfois très complexe ».

Publication originale:

Antidepressant Use During Pregnancy and the Risk of Autism Spectrum Disorder in Children[Paywall]
Takoua Boukhris et al.; JAMA Pediatr., doi: 10.1001/jamapediatrics.2015.3356; 2015

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Published by Jean-Pierre LABLANCHY - CHRONIMED
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