Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
17 janvier 2016 7 17 /01 /janvier /2016 11:06

Combien le corps humain renferme-t-il de bactéries ?

11/01/2016

Staphylococcus epidermidis (gauche), Enterococcus faecalis : bactéries respectivement présentes sur la peau et dans l'intestin. AP/SIPA

Il ne se passe pas une semaine sans qu’une étude publiée dans la littérature biomédicale ne vienne affirmer ou souligner l’importance du microbiote – l’ensemble des bactéries hébergées par un être humain, principalement au niveau intestinal – sur le fonctionnement physiologique de l’organisme ou dans telle ou telle maladie. Très souvent, les articles mettent en avant que le nombre de bactéries qui tapissent la surface des intestins, de la peau, la muqueuse buccale et la conjonctive de l’œil, est dix plus importante que celui de nos propres cellules. Il arrive même parfois de lire que ce rapport est de 100/1. Autrement dit, que chaque homme et femme héberge une plus grande quantité de bactéries que de cellules humaines.

C’est cette affirmation, maintes et maintes fois répétée depuis des années dans les revues scientifiques et médicales (et récemment dans la presse grand public) qu’ont voulu vérifier des chercheurs israéliens. A vrai dire, en 2014, un biologiste des Instituts américains de la santé (NIH), Judah Rosner, avait déjà émis de sérieux doutes sur la validité de ce ratio 10/1 entre bactéries et cellules humaines.

Les chercheurs israéliens se sont livrés à une analyse approfondie des publications faisant état d’une estimation de notre fameux capital bactérien. Ils sont ainsi remontés à un article publié en 1977 qui rapportait qu’environ 1014 bactéries résident dans le côlon. En d’autres termes, cent mille milliards de microbes élisent habituellement domicile dans notre gros intestin. De fait, presque tous les articles récents relatifs au nombre de bactéries composant chez l'homme la flore bactérienne de l'intestin (microbiote intestinal) repose directement ou indirectement sur cet article de 1977, qui lui-même reprend le chiffre d’une publication parue en 1972. L’estimation de ce dernier article, selon laquelle le tube digestif contient donc 1014 bactéries intestinales, repose sur la supposition que 1011 bactéries sont présentes par gramme de contenu du tube digestif, lequel représente environ 1 litre (soit 1 kg, donc 1000 g).

C’est ce chiffre de 1014 que contestent Ron Milo et Ron Sender de l’Institut des sciences Weizman (Rehovot, Israël), ainsi que Shai Fuchs (qui travaille aujourd’hui à l’Hôpital des enfants malades de Toronto, Canada). Ils mettent en avant que le nombre de bactéries dans les régions du tube digestif situées en amont du gros intestin est négligeable en comparaison à celui-ci. Ainsi, selon eux, une densité bactérienne de 1011 bactéries par gramme ne vaut que pour le côlon.

Dans un article, posté sur bioRxiv, site d’archives de prépublications scientifiques en biologie, ces chercheurs battent en brèche l’idée très largement répandue selon laquelle on compte dix fois plus de bactéries dans l’intestin que de cellules composant le corps humain. Leurs estimations tiennent compte d’un vaste corpus de données expérimentales récentes, notamment d’analyses du contenu en ADN permettant de déduire le nombre de cellules contenus dans différents organes, ainsi que de calculs du volume de ces derniers à partir de l’imagerie médicale.

Ces chercheurs estiment que le nombre total de bactéries hébergées par un « homme de référence » (comprendre un être humain âgé de 20 à 30 ans, pesant 70 kg et mesurant 1,70 m) est de 3,9.1013, avec une marge d’erreur de 25 %. Au total, les cellules sanguines représenteraient environ 90 % de la totalité des cellules du corps humain. Un homme standard serait, lui, composé de 3.1013 cellules, autrement dit de 30 mille milliards ou encore 30 billions de cellules, là encore avec une marge d’incertitude de 2 %.

Selon les auteurs, les globules rouges (qui comptent parmi les plus petites cellules) représentent 84 % de la totalité des cellules du corps humain, les plaquettes sanguines 4,9%, les lymphocytes (globules blancs) 1,6 %, les cellules endothéliales qui tapissent l’intérieur des bronches 4,9 %, les cellules endothéliales qui recouvrent l’intérieur des vaisseaux sanguins 2,1 %, les cellules de la moelle osseuse 2,5 %, les cellules graisseuses (adipocytes) 0,2 %, etc. Au terme de leurs calculs et de leur analyse, il ressort néanmoins que le poids des globules rouges ne serait finalement que de 2,5 kg, alors que celui des adipocytes serait de 13 kg et celui des cellules musculaires de 20 kg. Ainsi, selon les chercheurs, 75 % de la masse cellulaire totale serait constituée par deux types cellulaires : les cellules graisseuses et les cellules musculaires, toutes deux de grande taille. Il existerait donc un surprenant décalage entre le nombre de certains types de cellules et leur masse.

Cette analyse quantitative doit encore être évaluée par des experts (processus du peer-review ou relecture par les pairs) avant d’être publiée dans une revue scientifique. Il n’empêche. Elle fait voler en éclat le mythe selon lequel le nombre de bactéries surpasserait de très loin celui des cellules humaines. En effet, le ratio bactéries/cellules humaines, loin d’être de 10/1 comme on le lit partout, serait plutôt proche de 1/1. Plus précisément, il avoisinerait 1,3/1. En d’autres termes, « le nombre de bactéries dans nos corps est en fait du même ordre que le nombre des cellules humaines », soulignent les auteurs. Cette nouvelle estimation à la baisse du rapport bactéries/cellules de 10/1 à quasiment 1/1 ne saurait cependant conduire à une sous-estimation de l’importance du microbiote, insistent les auteurs. Pour autant, ils se déclarent « convaincus qu’un nombre [de bactéries] largement mentionné [dans les publications] devrait être basé sur les meilleures données disponibles ».

Comme pour se faire mieux comprendre, les chercheurs concluent, le plus sérieusement du monde, en précisant que le nombre de bactéries et de cellules humaines est finalement semblable, à tel point qu’il se peut que chaque défécation, en expulsant son lot de matières fécales, rétablisse le ratio bactéries/cellules humaines en faveur de ces dernières. Entre bactéries et cellules humaines, l'équilibre numérique se joue donc peut-être aux toilettes.

Marc Gozlan, journaliste à Sciences et Avenir

Partager cet article

Repost 0
Published by Jean-Pierre LABLANCHY - CHRONIMED - dans Nutrition
commenter cet article

commentaires