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25 novembre 2015 3 25 /11 /novembre /2015 07:11

Vos bactéries vous parlent. Lorsque vous mangez, le petit peuple de vos intestins se sert le premier. Et il prévient votre cerveau aussitôt qu'il est rassasié.
«Nos bactéries intestinales, une fois nourries, produisent une protéine qui va agir sur le cerveau pour lui dire d'arrêter la prise alimentaire», résume Sergueï Fetissov. Professeur de physiologie à l'université de Rouen et chercheur Inserm dans l'unité nutrition, inflammation et dysfonction de l'axe intestin-cerveau, il dirige l'équipe qui vient de publier ses résultats dans Cell Metabolism.
D'abord en éprouvette, puis dans l'intestin de rats et de souris, l'équipe a analysé le comportement de bactéries; essentiellement des E. coliqui présentent le double avantage «d'habiter l'intestin de tout le monde, et d'être un modèle facile à manipuler en laboratoire», précise Sergueï Fetissov.


«Censeur bactérien»
Première découverte : les chercheurs observent que «les bactéries contrôlent elles-mêmes leur nombre et arrêtent de se diviser après avoir produit une quantité donnée de nouvelles bactéries». Si les auteurs ignorent comment elles «décident» d'interrompre leur croissance, ils remarquent en revanche que ce processus dure précisément… 20 minutes. «En éprouvette ou dans l'intestin du rat, cette durée reste la même , s'émerveille Sergueï Fetissov. Nous avons aussi testé in vitro d'autres bactéries et avons retrouvé la même cinétique.» Or 20 minutes, c'est le temps nécessaire lors d'un repas normal pour voir émerger un sentiment de rassasiement. Se pourrait-il que nos bactéries nous disent qu'elles n'ont plus faim?
L'an dernier, la même équipe rouennaise avait identifié une protéine (Clpb), produite par la bactérie E. coli et similaire à une hormone impliquée dans le sentiment de satiété. Les chercheurs ont donc voulu savoir comment Clpb se comportait. Et c'est leur seconde découverte : la protéine Clpb n'agit pas de la même façon selon qu'elle est issue de bactéries affamées ou rassasiées ! «Lorsque nous avons injecté aux rats des protéines extraites de bactéries en phase de croissance, elles stimulaient la production d'une hormone qui augmente la libération d'insuline (GLP1). Et lorsque nous injections les mêmes protéines, mais issues de bactéries ayant cessé de croître, elles stimulaient une autre hormone qui régule la satiété (PYY)», explique Sergueï Fetissov. Les rats soumis à ces dernières injections mangeaient ensuite deux fois moins que ceux ayant reçu un placebo ou des protéines issues de bactéries non rassasiées.
Une interaction extraordinaire
«C'est une étude très sophistiquée, qui confirme l'interaction extraordinaire entre le microbiote et le cerveau, s'enthousiasme le Pr Jean-Michel Le Cerf, chef du service de nutrition à l'Institut Pasteur de Lille. Il faudra toutefois démontrer que le même processus est à l'œuvre chez l'homme, et quel est son rôle dans les pathologies de l'alimentation.»
Il faudra aussi mesurer le poids de ce «censeur bactérien» par rapport à tous les autres processus qui président à nos appétits. Car si notre microbiote est souvent considéré comme notre «deuxième cerveau», on pourrait aussi qualifier notre cerveau de «premier ventre». Dilatation et vidange de l'estomac, montée de la glycémie, réactions hormonales diverses…, notre organisme envoie des multitudes de signaux, souvent redondants, pour nous dire de manger ou non. «Tout est fait dans notre organisme pour qu'on ne maigrisse pas, c'est pour cela que les médicaments et régimes marchent mal», précise Jean-Michel Le Cerf. Sans compter les multiples madeleines de Proust qui éveillent en nous plaisirs et dégoûts. «La régulation du comportement alimentaire est une usine à gaz incroyable, précise le Pr Le Cerf, en particulier chez l'homme, avec toute une part psychologique et environnementale.» Il n'empêche, convient le médecin, «ces voies de recherche sur l'axe intestin-cerveau sont prometteuses».
L'équipe rouennaise va s'atteler à étudier ces processus chez l'homme, dont le microbiote recèle les mêmes précieux alliés microbiens. Et après avoir «trouvé la protéine bactérienne qui fait arrêter le rat de manger», Sergueï Fetissov aimerait découvrir celle qui fait mincir l'homme. «Nous allons essayer de mieux comprendre grâce à ce mécanisme l'hyperphagie liée à l'obésité», précise le chercheur, qui imagine entre autres l'administration de probiotiques ou de prébiotiques, pour apprendre au microbiote des patients obèses à dire «stop».
En attendant, conclut Sergueï Fetissov, il est une leçon que nous pouvons retenir : à la fin d'un repas, patientons un peu avant de nous ruer sur le deuxième dessert. «Nos bactéries ont besoin d'un peu de temps pour faire leur travail.»

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Published by Jean-Pierre LABLANCHY - CHRONIMED - dans Infections froides
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