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11 mars 2015 3 11 /03 /mars /2015 07:18

Des documents, retrouvés dans un fonds d’archives, mettent en évidence les méthodes utilisées pour entraver le programme de lutte contre les caries dans les années 60 et 70.


Des documents, retrouvés dans un fonds d’archives, mettent en évidence les méthodes utilisées pour entraver la lutte contre les caries dans les années 1960 et 1970.


On connaissait les « Pentagone papers », ces 7 000 pages classées secret défense, dévoilées en 1971, qui éclairèrent les méthodes américaines dans la conduite de la guerre au Vietnam ; ou encore les « tobacco papers », 14 millions de documents que les cigarettiers furent contraints de rendre publics par la justice américaine, afin de montrer comment ils avaient dissimulé les méfaits du tabac. A l’université de Californie-San Francisco (UCSF), on n’hésite pas à parler dorénavant de « sugar papers ». Une équipe de chercheurs de l’établissement publie, mardi 10 mars, dans la revue Plos Medecine, une synthèse de documents internes aux industries du sucre découverts dans un fonds d’archives publiques.


Et le résultat est explosif : alors qu’ils connaissaient, dès les années 1950, les effets délétères du sucre sur la santé buccale des enfants, les industriels ont promu et soutenu, dans les années 1960 et 1970, des programmes scientifiques « alternatifs », destinés à éviter toute réduction de la consommation. Mieux : ils ont orienté la politique publique de lutte contre les caries. Une action « couronnée de succès », indiquent les chercheurs.


Le coup n’est pas parti de l’UCSF par hasard. L’équipe du professeur Stanton Glantz, cardiologue et activiste antitabac, accueille et anime la « Legacy Tobacco Documents Library », bibliothèque en ligne qui offre un libre accès aux fameux « papiers » des cigarettiers. C’est dans cet univers, rompu à la traque de documents cachés, que Cristin Kearns, première auteure de l’article, a atterri, en 2008, après son diplôme de dentiste.


Pendant dix-huit mois, elle a tenté de comprendre « l’écheveau d’organisations mis en place par les industriels du sucre afin de promouvoir leurs intérêts auprès des décideurs » : fondations, associations, symposiums, programmes de recherche… Puis elle s’est lancée en quête de preuves matérielles. En 2010, elle a mis la main sur les archives de Roger Adams, professeur émérite de chimie organique et membre du conseil d’administration de la Fondation pour la recherche sur le sucre (SRF), le bras scientifique des industriels du secteur, de 1959 à sa mort, en 1971.


« Eradiquer en dix ans les caries »
Les 319 documents qu’elle en a extraits dressent un portrait édifiant de l’action du lobby sucrier.


C’est en 1966 que les autorités américaines décident de réorganiser leur politique sanitaire en se fixant des objectifs nationaux.


Au National Institute of Dental Research (NIDR), l’organe spécialisé des célèbres NIH (National Institutes of Health), le directeur propose « un programme accéléré afin d’éradiquer en dix ans les caries dentaires ».


Il dispose pour cela de sérieuses bases scientifiques. Des travaux du microbiologiste Robert Fitzgerald ont mis en évidence le rôle de la bactérie Streptococcus mutans dans l’attaque de l’émail.


Le scientifique a également montré que, pour intégrer la plaque dentaire, se fixer aux dents et entamer leur action perforatrice, les bactéries n’aimaient rien tant que le saccharose.


Ainsi, en octobre 1967, le NIDR identifie trois priorités : réduire la virulence des bactéries, offrir du fluor aux jeunes Américains et modifier les habitudes alimentaires des enfants.


Pour les industriels américains, la menace est sérieuse.
Ils n’ignorent pas les dangers du sucre.
En 1950, les spécialistes maison l’ont clairement écrit dans le rapport annuel de la SRF.
Mais ils affichent comme « but ultime » le développement de « méthodes alternatives à la restriction d’apports en carbohydrates », autrement dit en saccharose. Ils lancent le « projet 269 », une série de programmes de recherche.
Ici, le développement d’enzymes spécifiques, capables de détruire la plaque dentaire ; là, un hypothétique vaccin contre la détérioration des dents ; ou encore l’ajout de ciments spécifiques…
Autant de pistes retenues en 1971 par le Programme national sur les caries. Autant de voies qui s’avéreront sans issue au cours de la décennie suivante.


Le programme national écarte en revanche toute idée de restreindre la consommation en sucre.


Le NIDR a jugé dès 1969 cette éventualité « irréaliste ». Il ne retient pas davantage parmi ses priorités la mise en place d’un modèle expérimental susceptible de tester la nocivité des aliments.


Ce modèle figurait pourtant parmi les premiers objectifs retenus par le NIDR dans un premier temps. « Mais comme il risquait de disqualifier certains produits, les industriels sont parvenus à l’écarter », indique Stanton Glantz.


78 % des propositions de l’industrie reprises


Comment ? Par un soigneux travail de lobbying.
Scientifique, avec des articles jetant le doute sur la fiabilité de tels tests, mais aussi, et surtout, humain.


Ainsi, en octobre 1969, la SRF organise son propre panel d’experts afin d’établir des propositions.


Parmi eux, figurent dix des onze membres de la task force du NIDR. « Le seul à ne pas avoir été convié à la fête est Robert Fitzgerald, le plus en pointe sur le sujet », constate Cristin Kearns. Etaient-ils payés ?


Les universitaires n’en ont « pas la preuve ». Mais le résultat est, en tout cas, spectaculaire : 78 % des propositions de l’industrie sont reprises, souvent au mot près, dans le Programme national anticaries, un plan qui orientera la recherche américaine pour dix ans.


Stanton Grantz y voit un modèle de ce que les industriels peuvent faire pour protéger leurs intérêts, au mépris de la santé publique.


Si le sucre n’est pas aussi dangereux que le tabac, difficile de ne pas faire de parallèle.


Et l’universitaire de constater, non sans délectation, que lors de sa création, en 1954, le Tobacco Industry Research Committee s’est attaché les services de Robert Hockett, premier directeur scientifique de… la Fondation pour la recherche sur le sucre. « Qu’il s’agisse du tabac, du sucre ou du réchauffement climatique, ce sont les mêmes objectifs, les mêmes méthodes d’instillation du doute qui sont à l’œuvre », martèle l’universitaire.


Cristin Kearns, elle, préfère s’en tenir au sucre lui-même.


Il aura ainsi fallu attendre 1996 pour voir la Food and Drug Administration (FDA) autoriser les premiers tests sur des aliments. « Et encore, juste pour afficher des mentions “Safe for teeth” [« sans danger pour les dents »], rien de négatif », précise-t-elle.


Début mars, l’Organisation mondiale de la santé a recommandé la limitation de la part des sucres ajoutés dans l’alimentation à 10 % de l’apport calorique quotidien.


La FDA américaine, de son côté, envisage de modifier son étiquetage, pour indiquer la quantité de sucres ajoutés.


Un projet que la World Sugar Research Organisation, le nouveau bras armé des industriels, entend contester. « Quarante-cinq ans de perdus », soupire Cristin Kearns. Pas pour tout le monde.


Le 10 mars 2015


Nathaniel Herzberg
Lemonde.fr

Sugar Industry Influence on the Scientific Agenda of the National Institute of Dental Research’s 1971 National Caries Program: A Historical Analysis of Internal Documents

Cristin E. Kearns, Stanton A. Glantz, Laura A. Schmidt

  • Abstract Background Methods and Findings Conclusions Editors' Summary Background. Why Was This Study Done? What Did the Researchers Do and Find? What Do These Findings Mean? Additional Information.

    In 1966, the National Institute of Dental Research (NIDR) began planning a targeted research program to identify interventions for widespread application to eradicate dental caries (tooth decay) within a decade. In 1971, the NIDR launched the National Caries Program (NCP). The objective of this paper is to explore the sugar industry’s interaction with the NIDR to alter the research priorities of the NIDR NCP.

    We used internal cane and beet sugar industry documents from 1959 to 1971 to analyze industry actions related to setting research priorities for the NCP. The sugar industry could not deny the role of sucrose in dental caries given the scientific evidence. They therefore adopted a strategy to deflect attention to public health interventions that would reduce the harms of sugar consumption rather than restricting intake. Industry tactics included the following: funding research in collaboration with allied food industries on enzymes to break up dental plaque and a vaccine against tooth decay with questionable potential for widespread application, cultivation of relationships with the NIDR leadership, consulting of members on an NIDR expert panel, and submission of a report to the NIDR that became the foundation of the first request for proposals issued for the NCP. Seventy-eight percent of the sugar industry submission was incorporated into the NIDR’s call for research applications. Research that could have been harmful to sugar industry interests was omitted from priorities identified at the launch of the NCP. Limitations are that this analysis relies on one source of sugar industry documents and that we could not interview key actors.

    The NCP was a missed opportunity to develop a scientific understanding of how to restrict sugar consumption to prevent tooth decay. A key factor was the alignment of research agendas between the NIDR and the sugar industry. This historical example illustrates how industry protects itself from potentially damaging research, which can inform policy makers today. Industry opposition to current policy proposals—including a World Health Organization guideline on sugars proposed in 2014 and changes to the nutrition facts panel on packaged food in the US proposed in 2014 by the US Food and Drug Administration—should be carefully scrutinized to ensure that industry interests do not supersede public health goals.

    Tooth decay (dental caries) is the leading chronic disease of children and adolescents. Although largely preventable, 42% of children in the US have some decay in their baby (primary) teeth, and 59% of adolescents have cavities in their permanent teeth. Tooth decay occurs when the hard enamel covering the tooth surface is damaged by acid, which is produced by bacteria in the mouth. Plaque, a sticky substance of bacteria, food particles, and saliva, constantly forms on teeth. When you eat food—particularly sugary foods and drinks—the bacteria in plaque produce acids that attack the tooth enamel. The stickiness of the plaque keeps the acids in contact with the teeth. Plaque buildup can be prevented by regular brushing and flossing. Dentists can detect tooth decay before it causes toothache through visual examination or by taking dental X-rays, and can treat the condition by removing the decay and plugging the hole with a “dental filling.” However, if the decay has damaged the nerve in the center of the tooth, root canal treatment or removal of the tooth may be necessary.

    Experts generally agree that sugars play a causal role in tooth decay. Consequently, in 2014, the World Health Organization (WHO) issued a draft guideline that recommended a daily limit on the consumption of “free” sugars (sugars added to food by manufacturers, cooks, or consumers). Also in 2014, the US Food and Drug Administration (FDA) proposed that the nutrition facts panels on US packaged food products should list added sugars. As with similar proposals made in the past, the World Sugar Research Organisation, a trade organization that represents companies with economic interests in sugar production, is challenging these proposals, arguing that, rather than trying to limit sugar intake, public health interventions to prevent tooth decay should focus on reducing the harms of sugar consumption. Here, the researchers explore how the sugar industry has historically sought to undermine or subvert policies to restrict sugar consumption, by examining internal industry documents related to the launch of a targeted research program to identify interventions to eradicate tooth decay—the National Caries Program (NCP)—by the US National Institute of Dental Research (NIDR) in 1971.

    The researchers analyzed an archive of 319 internal sugar industry documents from 1959 to 1971 (the “Roger Adams papers”) and NIDR documents to explore how the sugar industry sought to influence the setting of research priorities for the NCP. Their analysis indicates that, as early as 1950, sugar industry trade organizations had accepted that sugar damaged teeth and had recognized that the dental community favored restricting sugar intake as a key way to control caries. The sugar industry therefore adopted a strategy to deflect attention towards public health interventions that would reduce the harms of sugar consumption. This strategy included tactics such as funding research into enzymes that break up dental plaque and into a vaccine against tooth decay, and cultivating relationships with the NIDR leadership. Notably, 78% of a report submitted to the NIDR by the sugar industry was directly incorporated into the NIDR’s first request for research proposals for the NCP, and research that could have been harmful to sugar industry interests (specifically, research into methods to measure the propensity of specific foods to cause caries) was omitted from the research priorities identified at the launch of the NCP.

    These findings, although limited by the researchers’ reliance on a single source of industry documents and by the absence of interviews with key actors in the launch of the NCP, reveal an alignment of research agendas between the NIDR and the sugar industry in the early 1970s. The findings also suggest that the NCP was a missed opportunity to develop a scientific understanding of how to restrict sugar consumption to prevent tooth decay. Indeed, although tooth decay declined by 20% between 1971/1973 and 1980, 64% of children still developed caries a decade after the NCP was launched. Most importantly, these findings illustrate how the sugar industry has protected itself from potentially damaging research in the past; a similar approach has also been taken by the tobacco industry. These findings highlight the need to carefully scrutinize industry opposition to the proposed WHO and FDA guidelines on sugar intake and labeling, respectively, to ensure that industry interests do not interfere with current efforts to improve dental public health.

    Please access these websites via the online version of this summary athttp://dx.doi.org/10.1371/journal.pmed.1​001798.

    Citation: Kearns CE, Glantz SA, Schmidt LA (2015) Sugar Industry Influence on the Scientific Agenda of the National Institute of Dental Research’s 1971 National Caries Program: A Historical Analysis of Internal Documents. PLoS Med 12(3): e1001798. doi:10.1371/journal.pmed.1001798

    Academic Editor: Simon Capewell, University of Liverpool, UNITED KINGDOM

    Received: October 30, 2014; Accepted:January 29, 2015; Published: March 10, 2015

    Copyright: © 2015 Kearns et al. This is an open access article distributed under the terms of the Creative Commons Attribution License, which permits unrestricted use, distribution, and reproduction in any medium, provided the original author and source are credited

    Data Availability: The Roger Adams Papers, 1812–1971, Record Series Number: 15/5/23 are available for research at the University of Illinois Archives at 19 Library, 1408 W. Gregory Drive, Urbana, IL 61801.

    Funding: This work was supported by the UCSF Philip R. Lee Institute for Health Policy Studies, a donation by the Hellmann Family Fund to the UCSF Center for Tobacco Control Research and Education, the UCSF School of Dentistry Department of Orofacial Sciences and Global Oral Health Program, National Institute of Dental and Craniofacial Research grant DE-007306 and National Cancer Institute Grant CA-087472. The funders had no role in study design, data collection and analysis, decision to publish, or preparation of the manuscript.

    Competing interests: The authors have declared that no competing interests exist.

    Abbreviations: FAO, Food and Agriculture Organization;FDA, Food and Drug Administration;ISRF, International Sugar Research Foundation;NCI, National Cancer Institute;NCP, National Caries Program;NIDR, National Institute of Dental Research;NIDCR, National Institute of Dental and Craniofacial Research;NIH, National Institutes of Health;RFC, request for contracts;SA, the Sugar Association;SRF, Sugar Research Foundation;TIRC, Tobacco Industry Research Committee;TWG, Tobacco Working Group;WHO, World Health Organization;WSRO, World Sugar Research Organisation

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Published by Jean-Pierre LABLANCHY - CHRONIMED - dans Nutrition
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